La palme à Haïti

Difficile de passer à côté de la petite république antillaise cet automne. Les écrivains haïtiens en ont fait le sujet incontournable de la rentrée littéraire.

C’est au cours du mois de novembre qu’on connaîtra les gagnants des prix Décembre, Médicis, Femina, Wepler et France Culture-Télérama, pour lesquels Dany Laferrière était en lice cette année. Le succès éclatant de son roman L’énigme du retour n’a toutefois pas éclipsé deux autres étoiles de la littérature haïtienne, qui viennent de publier des œu­vres tout aussi achevées, tout aussi majeures – et pas moins essentielles.

Anthony Phelps, d’abord, qui, à 81 ans, possède une vigueur, une verdeur et une fraîcheur d’écriture que bien des jeunes auteurs pourraient lui envier. Souvent ludiques, quelquefois d’un tragique cruel, les 11 nouvelles de son recueil Le mannequin enchanté attestent l’ampleur impressionnante de son registre. La plus longue d’entre elles, intitulée « Hier, hier encore !… », puise dans les souvenirs lointains mais toujours vivaces de l’écrivain, qui a connu les prisons de Duvalier avant de s’exiler, en 1964, pour venir s’installer à Montréal, où il vit toujours.

Mario, commis d’un magasin de Port-au-Prince, est arrêté par les tontons macoutes quand ceux-ci le prennent pour le docteur Marcel, médecin qui aurait soigné des rebelles. Ceinturé, matraqué, il proclame en vain son identité lorsque la « fatigue heureuse du bourreau » lui en laisse l’occasion. C’est dans un état voisin du délire qu’il est conduit en prison, dont les corridors sont décrits comme un labyrinthe avançant vers lui. « Derrière chaque porte, il y avait un piège prêt à se déclencher, un piège planté là, par quelque esprit détraqué, prêt à se refermer sur lui, matant impitoyablement toute résistance, pour à nouveau le transformer en argile, pâte molle, matière première aux mains de quel expérimentateur fou ? »

Les pages qu’Anthony Phelps consacre à l’incar­cé­­ration de Mario donnent une tout autre dimension à l’expression « erreur sur la personne ». Menacé de crever de faim s’il n’avoue pas être le Doc Marcel, le prisonnier abdique et accepte même de jouer le rôle de médecin auprès de ses geôliers : « Il auscultait, diagnostiquait, prescrivait. » Ce cocasse changement d’identité, raconté de surcroît par un chat malicieux, n’en vire pas moins à la dépersonnalisa­tion. Il dégénère carrément en déshumanisation quand Mario apprend qu’il devra désormais répondre au nom de Tête-chatte, parce qu’il n’existe « qu’un seul Doc dans toute la république ». Est-ce le recul du temps qui permet à Anthony Phelps de tourner en dérision les absurdités de la dictature en Haïti, « ce pays où il n’existe rien de vénéneux, ni de venimeux, excepté l’homme » ? D’une façon ou d’une autre, son récit est saisissant.

Pour Lyonel Trouillot, les plaies de son île sont plus vives parce qu’il ne l’a jamais quittée. Sa révolte est donc plus viscérale. Dans son nouveau roman, Yanvalou pour Charlie (le yanvalou est une musique traditionnelle haïtienne), il lance une attaque corrosive contre les autorités qui se lavent les mains des bidonvilles, les nouveaux riches qui ne fréquentent que les « peaux claires », les intellectuels hypocrites qui récitent des poèmes célébrant la terre depuis le confort de leur salon urbain, les « chasseurs » blancs qui viennent adopter les enfants du pays, les gosses de riches qui jouent aux révolutionnaires.

Le narrateur principal du roman, Mathurin, est un arriviste qui a quitté son village pour devenir avocat à Port-au-Prince. Ce « type qui fait le beau et s’entraîne tous les jours à venir de nulle part » cache soigneusement ses origines paysannes. Pour lui, « le souvenir est un luxe, pas une nécessité ». Sa mémoire refoulée le confine à un égoïsme stérile, symbolisé par sa guitare, dont il joue pour lui tout seul dans sa garçonnière. Cette dépersonnalisation, bien que volontaire, n’est pas moins aliénante que celle du prisonnier Mario.

Mais on ne peut enterrer longtemps sa terre natale. La rencontre de Mathurin avec Charlie, un adolescent de son village venu lui demander de l’aide, va « ouvrir la porte du retour » vers les souvenirs : les tambours des danses au village, le premier amour, le drame familial qui lui a fait tourner le dos à son passé. « Charlie, dans sa quête d’avenir, m’imposait une mémoire. » Cette quête va les entraîner tous les deux aux confins des bidonvilles de Cité Soleil, transformée ici en « cité tombeau », où les hommes ne sont plus que des zombies. Le personnage que s’est forgé Mathurin ne résistera pas longtemps à la misère et à la violence. « Tout comédien enlève un jour son masque et devient, ce faisant, étranger à lui-même. C’est ce que je découvre. »

ET ENCORE…

Lyonel Trouillot, 53 ans, vit à Port-au-Prince, où il enseigne la littérature à l’Institut français d’Haïti et à l’Université Caraïbe. Issu d’une famille d’avocats, il a étudié le droit avant de devenir poète, romancier et critique. Homme engagé dans la vie publique de son île, il a fondé, en 2003, le collectif NON, qui a contribué à la chute du gouvernement Aristide. Tout comme Dany Laferrière et Catherine Mavrikakis, Lyonel Trouillot était en lice cette année pour le prix Wepler.

Le mannequin enchanté, par Anthony Phelps, Leméac, 120 p., 17,95 $.

Yanvalou pour Charlie, par Lyonel Trouillot, Actes Sud/Leméac, 176 p., 25,95 $.

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