La Patience des fantômes

Extrait du roman La Patience des fantômes, par Rachel Leclerc, avec l’aimable autorisation des Éditions du Boréal.

Extrait du roman La Patience des fantômes, par Rachel Leclerc

C’est étrange, j’ai commencé à les tirer de leur sommeil justement ce jour-là, le jour où Émilie m’a téléphoné pour me demander d’aller vivre avec elle parce qu’elle n’y arrivait plus toute seule.

Pendant des mois, je les avais cherchés, me cher- chant moi-même à travers eux. Et ils sont venus à petits pas fragiles, espérant peut-être que je les prendrais par la main, que je les inviterais à s’asseoir et leur servirais un bon café en leur racontant tout ce qui s’était passé depuis leur départ. Mais, les jumelles exceptées, et aussi Valérie et Luc-Alexandre – ma sœur et mon frère engagés dans une fuite salvatrice -, ils n’étaient bien sûr pas tous partis en même temps. Il fallait donc que je m’isole avec chacun d’eux, et j’ai voulu faire cela pour exprimer ma reconnais- sance. J’étais si content qu’ils se soient enfin montrés, qu’ils commencent à me faciliter un peu les choses. Au fond, c’étaient eux qui me tiraient par la manche et qui insistaient pour me raconter leur histoire. Je n’ai rien dit, j’ai accepté qu’il en soit ainsi même si je savais que, tout comme un bon reporter ne doit pas laisser son interlocuteur s’emparer du micro, un écrivain expérimenté n’échappe jamais, au grand jamais, son stylo dans une assemblée de fantômes assoiffés de paroles.

Maintenant qu’ils ont atteint la transparence, je suis seul à percevoir encore leur présence. C’est à cause de ce sang tenace qui court dans mes veines, ce sang qui m’en- combre et qui m’empoisonne. Si vous pouviez les voir se relayer avec grâce et courtoisie, vous croiriez que la mort leur a appris à vivre, c’est bête, à vivre et à s’aimer.

***

Émilie ne demandait pas grand-chose, juste que je l’aide à endurer le quotidien. Le cancer que les médecins avaient diagnostiqué chez elle quelques semaines plus tôt n’avait pas progressé, c’était plutôt le contraire, mais les traitements qu’on lui faisait subir la laissaient affaiblie et nauséeuse en plus de saper son moral pendant des jours. Je ne voulais pas qu’elle reste sans personne de notre famille pour l’aider à supporter tout ça. Un soir au télé- phone, je lui avais proposé de quitter ma propre solitude et ma routine montréalaise pour aller vivre un temps chez elle.

Quand je suis arrivé, elle avait préparé la maison pour ma venue. Maintenant que j’étais là, dit-elle, j’allais me remettre au travail. Elle me montra ma chambre, où tout n’était que fraîcheur et propreté, avec le grand lit en cuivre et la courtepointe acadienne. Juste à côté se trou- vait la pièce qui me servirait de bureau, elle y avait installé une table de paysan trouvée jadis dans la maison d’un vieux couple anglais et restaurée avec soin, le meuble reposait encore sur ses petites roulettes d’origine: des nœuds d’arbre, des bouts de rien qui s’étaient offerts à une époque lointaine pour agrémenter le quotidien.

«C’est beau, tu as du talent.»

J’ai dit ça, moi qui avais toujours détesté l’univers poussiéreux des antiquités.

«Regarde, fit-elle en me montrant du doigt un coffre à la vieille patine jaune foncé dont la base était plus large que le sommet, c’est un coffre de marin, il a plus de deux cents ans d’âge, j’ai pensé à Joachim quand je l’ai acheté. Tu y mettras tes vêtements d’hiver. Tu vas rester pour l’hiver, n’est-ce pas, Richard?

– Je serai là tantque tu voudras de moi. Personne ne m’attend, j’ai juste ce projet de livre dont je t’ai parlé. Ici, c’est l’endroit idéal pour travailler, on dirait.

– Je te l’avais bien dit, lança-t-elle en m’entraînant, tu ne voudras plus repartir. D’ailleurs, cette maison sera peut-être à toi un jour.»

Une ombre passa sur son visage. Elle regrettait son manque de tact, elle ne devait pas se sentir à la hauteur devant moi qui la trouvais tellement forte, tellement équilibrée.

Ce jour-là, elle avait choisi de porter un foulard à motifs rouge et noir cousu dans un tissu extensible qui adhérait bien à sa tête. C’était la vaillante Émilie du matin, toute enrubannée, celle qui se serait portée garante du plus infidèle, du plus scélérat d’entre nous. Ce n’était pas l’Émilie de certaines fins d’après-midi, quand elle rentrait d’une visite à l’hôpital, muette et les yeux cernés, cloîtrée dans sa fatigue; celle-là voulait juste s’asseoir quelque part et se soumettre à la gravité terrestre, et surtout ne plus bouger pour que se dissipe la nausée.

Au dîner, nous parlâmes du projet auquel je com- mençais à travailler. Je n’aime pas dévoiler mes intentions, non par modestie, non plus par paresse ou par mécon- naissance du livre à venir – je savais alors assez bien ce que je voulais écrire -, mais parce que l’écriture vient d’une pression intérieure que je me dois de préserver, d’entretenir même. L’histoire s’élabore à partir d’une faim de création, et raconter à quelqu’un le sujet du livre revient à assouvir cette faim, à tuer le livre. Même les plus mauvais écrivains savent cela.

Ce sera l’histoire de notre famille, confiai-je tout de même à Émilie, et aussitôt elle s’enthousiasma au point de vouloir s’en mêler.

«Tu pourras raconter ça? – Raconterquoi? – Comment ils ont été victimes d’un mauvais sort.

– Ils n’ont été victimes que d’eux-mêmes et de leur époque.

– Il paraît que Joachim s’est débarrassé de son associé quand la carrière a commencé à rapporter de l’argent. C’était un homme sombre, un père de famille étrange et, pour se venger, il aurait jeté un mauvais sort à Joachim et à toute sa descendance.»

 

La suite dans le livre…

 

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