La petite vieille qui cherchait des étoiles

Nouvelle extraite du livre Le mannequin enchanté par Anthony Phelps avec l’aimable autorisation des Éditions Leméac.

Le square est tranquille, les pensionnaires s’y promènent comme sur de la ouate. L’homme à la jambe de bois, de son pied artificiel, fait des ronds sur la terre, là où le gazon ne pousse plus. Les retraités ont les mêmes gestes pour se redire leurs aventures passées. La petite vieille fait sa ronde autour du grand bassin. Elle a changé ses habitudes. Avant, elle comptait les arbres du square, les touchait l’un après l’autre, leur adressait parfois la parole et repartait vers un nouveau tronc. Depuis deux semaines, elle fait le tour du grand bassin une fois, deux fois, s’arrête, lève la tête vers le plus grand orme, comme pour le prendre à témoin, et recommence, puis elle se dirige vers la pelouse sur laquelle elle se met à marcher la tête baissée, comme si elle cherchait quelque chose, un objet tombé dans l’herbe, égaré depuis très longtemps, à jamais introuvable. Elle va jusqu’au bout du square, revient sur ses pas. Son regard chercheur examine la pelouse. Quelle patience, quelle ténacité dans sa quête. Ce qu’elle cherche change peut-être de forme et d’état continuellement. Serait-ce une bague ? Une médaille ? Peut-être une étoile ? Qui donc rendra son étoile à la vieille ? Quelqu’un devrait bien lui venir en aide. Ce n’est pas amusant de passer ainsi sa matinée à chercher un objet perdu dans l’herbe. On ne peut pas la laisser se fatiguer ainsi, à son âge. Et si demain je lui proposais mes services ? Ma vue est bien meilleure que la sienne. À deux nous aurons plus de chance de retrouver l’objet perdu.

– Puis-je vous aider, la Vieille ?

– Quoi, que dites-vous ?

– Est-ce que je peux vous aider ? dis-je en parlant plus fort.

– Vous voulez m’aider ? Ah !… bien volontiers, mon Fils. Commencez par l’autre bout, là-bas, et venez vers moi lentement, lentement, en regardant bien de tous vos yeux qui sont encore si jeunes.

Je pars vers l’autre extrémité du square et je me mets à l’ouvrage. Je tâte l’herbe, l’écarte, la peigne. Je m’avance sans précipitation. Ce que je cherche est important, je ne dois rien laisser au hasard. Chaque petite touffe est suspecte. Il faut soulever la moindre feuille, regarder en dessous. Il est si facile d’égarer un objet sur une pelouse. Une médaille, une bague, une boucle d’oreille. Elle se détache et tombe. On la sent tomber, mais l’espace qui la sépare du sol est vite franchi. Et la voilà qui disparaît, happée par les brindilles qui se referment, anémones ! Plus de trace nulle part, rien que de l’herbe innocente. Tiens ! une empreinte. Large, profonde. L’herbe est écrasée, je la redresse. L’étoile a peut-être été enfoncée sous le poids d’un talon. L’empreinte appartient de toute évidence à un homme corpulent, épais, lourd. Qu’est-ce ?… Non, rien, le filtre d’une cigarette. J’arrive à la hauteur de la Vieille. Nous nous croisons, nous nous dépassons. Je scrute minutieusement l’espace qu’elle a déjà fouillé. Elle ratisse le terrain que j’ai passé au crible et j’atteins le bout du square sans avoir rien trouvé. Je me retourne en même temps que la Vieille. Comme si nous avions été synchronisés. Deux poupées mécaniques dans le square qui se baissent, se relèvent, se croisent selon un rythme fixé d’avance. Je déplace l’index, le pouce le suit, puis le majeur. La jambe gauche se soulève, entraîne le pied qui reste en l’air, le temps pour l’oeil d’inventorier l’endroit exact où il se posera. Une rotation d’un demi-cercle, les hanches pivotent, la jambe droite suit le mouvement. Coup d’oeil vérificateur, et le pied droit se pose sur l’herbe. Le corps retrouve son équilibre. Je lève la tête. Le ciel est bleu à travers le feuillage des grands ormes et le soleil commence à me chauffer la nuque. De nouveau, je me retrouve à mon point de départ. La Vieille aussi. Les poupées mécaniques se relèvent et recommencent. J’ausculte le terrain, mes doigts ouvrent le chemin. Ils ont des yeux, des antennes, ils flairent partout, à gauche, à droite, en avant, ils sondent la terre, ils sont sourciers, compteurs Geiger, géologues, et dénombrent, examinent, rejettent. Et j’avance toujours. La Vieille aussi. Et nous nous rencontrons de nouveau à mi-parcours.

– Dites, la Vieille, vous n’avez rien trouvé ?

– Non, rien.

Je m’en doutais. Car elle aurait crié de contentement. Voici si longtemps qu’elle cherche, qu’ayant trouvé elle n’aurait pas manqué d’exploser. Sa concentration se serait brusquement libérée, aurait jailli de sa gorge. Je me l’imagine bien, poussant des cris de fillette. Son petit corps chétif n’aurait été qu’une longue flamme de joie. Bien sûr qu’elle n’a rien trouvé.

– Peut-être que nous ne cherchons pas au bon endroit ?

Elle me regarde, étonnée. Pour la première fois je remarque ses yeux d’un bleu délavé. Les deux petites flaques se posent sur moi, m’enveloppent.

– Vous croyez ?

Quel tremblement dans la voix. Mon doute semble avoir remué en elle tout un fond qui avait pris des années à se précipiter. J’essaie de réparer.

– Je ne sais pas, la Vieille, je dis cela comme ça. Mais, au fait, dites, que cherchons-nous exactement ?

– Ce que nous cherchons, mon Fils ?

Alors, elle a un rire ténu, fragile et qui se briserait net si je l’interrompais, et la Vieille avec. Les deux petites flaques d’un bleu délavé se posent sur mon visage, trouvent mes yeux, s’y étalent.

– Est-ce que je sais, moi ? Rien… Je ne cherche rien du tout, mon Fils.

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