« La peur de l’autre, c’est la guerre »

Neuf ans après Le violon rouge, François Girard signe Silk. Un film qui invite à apprivoiser les différences plutôt qu’à ériger des frontières.

Multidisciplinaire, vous dites ? Du cinéma au théâtre, de l’opéra au cirque, de Montréal à Tokyo, de Toronto à Lyon, de Glenn Gould à Kafka, de Wagner à Baricco, François Girard touche à tous les genres et met son génie au service de créateurs de tous les horizons.

Neuf ans après Le violon rouge, qui lui valut la consécration internationale, le cinéaste québécois signe Silk, un nouveau long métrage, l’adaptation du roman Soie, de l’écrivain italien Alessandro Baricco. Le film prend l’affiche cet automne dans plus de 35 pays. Au Japon, il jouira d’une sortie simultanée sur 350 écrans, traitement réservé à quelques grandes productions internationales.

Silk raconte l’histoire d’un jeune Français, Hervé Joncour, qui gagne son pain en faisant l’élevage et le commerce des vers à soie dans le sud de la France, en 1861. Une épidémie de pébrine décime ses élevages, ce qui le forcera à effectuer un grand voyage au Japon, là où il trouvera des œufs en bon état et là aussi où il rencontrera l’amour. Baricco avait pondu un petit bijou d’écriture. L’adaptation cinématographique qu’en tire Girard est à la hauteur, portée par un même souffle poétique.

Depuis une quinzaine d’années, François Girard joue dans la cour des grands de la création. Tourné principalement en Italie et au Japon, Silk est une coproduction réunissant ces deux pays et le Canada. Keira Knightley, Michael Pitt et des acteurs japonais réputés, dont Koji Yakusho et Sei Ashina, y tiennent les principaux rôles. Il n’y a pas de Québécois à l’écran, mais on en trouve bon nombre derrière la caméra, dont Alain Dostie à la direction photo et François Séguin à la direction artistique.

L’agenda de François Girard est noirci jusqu’en 2013. Ces jours-ci, il se consacre à la mise en scène du premier spectacle que présentera le Cirque du Soleil dans sa salle permanente construite au parc Disney de Chiba, près de Tokyo. Il séjournera aussi à Lyon, cet automne, pour la reprise de l’opéra Siegfried, de Wagner, spectacle qu’il a créé à Toronto en 2005. Porté par le « grand souffle des voyages », Girard, 44 ans, garde l’enthousiasme de sa jeunesse et dit n’avoir rien perdu de cette passion qu’on lui connaît depuis Trente-deux films brefs sur Glenn Gould (1993), le film qui l’a révélé.

Quel est le lien entre toutes ses créations en apparence disparates ? « L’ouverture à l’autre, répond-il. Parce que la peur de l’autre, c’est le début d’une guerre. »

De nature plutôt discrète, peu enclin aux prises de position en public, François Girard accorde peu d’entrevues, autres que celles liées directement à la promotion d’une de ses œuvres. Pour L’actualité, le créateur de renom a eu la générosité d’aller au-delà du cinéma pour faire partager ses vues sur la société et les grands enjeux de notre temps.

Vous tournez en Italie et au Japon, avec une distribution étrangère. Vous montez des opéras à Lyon… Silk est-il un film « québécois » ?
— Je viens d’ici, je vis ici, je sais très bien d’où je viens. Ma vie, ma famille, mes amis sont à Montréal. Mon travail ne se fait pas ici, mais ça ne change rien à mon identité. Je travaille partout. Dans une année, je suis parti en moyenne six mois. Pour Silk, j’ai été parti presque un an. Dans mes créations, que je sois en Chine ou au Japon, je transporte et transpose ma façon de faire acquise ici. J’ai appris à faire mon cinéma au Québec. Je déplace aussi mes collaborateurs. Tous les chefs de service de Silk sont des Québécois, comme pour Le violon rouge. Mon film est donc fait en grande partie par des Québécois. Est-ce un film québécois pour autant ? Ce n’est pas à moi de décider !

Un grand débat identitaire a lieu au Québec cet automne. La question de l’identité n’est-elle pas justement l’un des thèmes de votre film ?
— Oui. Hervé Joncour, le personnage principal de Soie, est dans la découverte de l’autre. C’est ce qui m’a intéressé dans cette histoire. Je m’identifie à ça, j’ai la curiosité d’Hervé Joncour. À travers mes films, mes opéras et mes autres œuvres, j’ai toujours eu une grande soif de découverte de l’autre. Il ne faut pas avoir peur de l’autre. Parce que la peur de l’autre, c’est le début d’une guerre. Ça vient de mon éducation très libérale. Il n’était pas question de racisme chez moi. Élevé à Charlesbourg, en banlieue de Québec, j’ai découvert ça très tard, ces notions de rejet, en arrivant à Montréal — bien qu’il n’y ait pas de racisme violent ici. Le débat sur le rapport avec l’autre m’interpelle beaucoup. J’ai l’impression que mes films, comme Le violon rouge, appellent à tisser des liens au lieu de construire des frontières. On vit dans une communauté. Mais il y a aussi la grande communauté des humains, qui se sont divisés pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises. Les cultures, ça existe, et il y a des différences. Je suis capable de faire la différence entre un Chinois de Shanghai et moi, la question n’est pas là. Mais a priori, pour moi, le rapport avec un Japonais, non seulement il est possible, mais il est souhaité, tout comme avec un Chinois ou un Black de La Nouvelle-Orléans. Je comprends mal les intolérances. Je suis intolérant à l’intolérance. J’ai beaucoup de misère à accepter qu’on élève des barrières entre nous. Cela dit, je suis quand même un privilégié d’Amérique du Nord, qui n’a pas eu les problèmes d’un Palestinien, ou d’un Croate, ou d’un Tchétchène…

L’autre, est-ce que c’est aussi l’anglophone de Toronto ?
— À ce sujet, je remarque qu’il y a peu d’ouverture sur le Québec à Toronto, et vice versa. On compte moins de correspondants des médias torontois en poste à Montréal qu’il y a 15 ou 20 ans. Avant, on recevait régulièrement des nouvelles de Toronto et les gens là-bas recevaient des nouvelles de nous. Ce n’est plus le cas et j’ai des amis ontariens qui s’en plaignent. On est en train de creuser l’écart entre les deux solitudes. Cela dit, ce n’est pas ça l’enjeu majeur en 2007. L’enjeu n’est pas de savoir si on va réussir ou non à s’entendre avec les Ontariens. C’est une question d’économie, de politique locale. Les grands, les véritables enjeux de notre époque, ce sont la révolte du Djihad, les rapports Nord-Sud toujours pas réglés, comment l’Afrique va s’en sortir, comment la Chine va exploser. Si les gens n’ont pas un rapport d’intérêt ou de communication, on est foutus.

Vous intéressez-vous au débat sur les accommodements raisonnables ?
— Je suivrai les travaux de la commission Bouchard-Taylor. C’est une initiative importante. Je suis curieux de voir ce qui va en ressortir. Il faut soutenir les commissaires. On a notre part d’intolérance ici, qui est souvent attribuable à notre fermeture bête et simple. Il faut se rendre compte que pendant que nous, on mange, on boit, on se rencontre au Saint-James [NDLR : l’entrevue a eu lieu à l’hôtel Saint-James, dans le Vieux-Montréal], il y a autre chose qui se passe ailleurs.

Sentez-vous plus d’intolérance au Québec, depuis quelque temps, envers la diversité ethnique et culturelle ?
— C’est dur à mesurer. L’intolérance et la xénophobie, c’est très sournois. En général, les gens ne s’affichent pas. On n’a vu au cours de la dernière année que la pointe de l’iceberg dans quelques petites histoires sordides. Il faut aller plus en profondeur. Nous avons tous des racines d’intolérance et de xénophobie. C’est plus facile de rester entre semblables. Il faut résister à ça, il faut s’ouvrir. C’est le rôle des intellectuels, des artistes et des politiciens de pratiquer une pensée d’ouverture. Cela m’apparaît capital. Mais ils ne le font pas.

Soie est un très court roman. L’adaptation cinématographique posait-elle des problèmes particuliers ?
— C’est un roman qui se prête très bien au cinéma, même s’il présentait quelques difficultés. Il a un bon rapport de densité. La plupart du temps, quand on adapte un roman, on doit en déchirer la moitié, faire disparaître des personnages. Ici, si tu transposais chaque scène du livre en scène de cinéma, tu aurais à peu près la durée du film. Il n’y avait donc pas le problème de devoir condenser. L’autre chose attirante, d’un point de vue cinématographique, c’est le rapport entre une histoire très intime, qui se déroule dans deux petits villages — un en Europe, l’autre au Japon —, et le contrepoint de cette intimité, le grand souffle des voyages, par-delà les continents.

La musique occupe toujours une place importante dans vos films. Le violon rouge a d’ailleurs remporté l’Oscar de la meilleure musique de film. Qu’en est-il pour Silk ?
— J’ai réfléchi longuement. En écrivant le scénario, j’entendais du piano. Puis, l’idée m’est venue de contacter le Japonais Ryuichi Sakamoto, un grand pianiste, un compositeur important des 30 dernières années, une star qui a touché à tous les domaines, du classique à l’expérimental. Je cherchais à éviter, avec la musique, l’illustration comparative entre l’Europe et le Japon. Je voulais la synthèse des deux mondes. Sakamoto l’incarne parfaitement. Il a une sensibilité, des racines et une culture japonaises. Mais il vit à New York.

Comment les Japonais de l’industrie, qui ont déjà vu le film, ont-ils réagi ?
— Extrêmement bien. Les Japonais se sont reconnus. Il faut dire que moi et mes collaborateurs avons passé beaucoup de temps à l’écriture et à la recherche. Pour bien reproduire la culture pré-Meiji, nous avons fait appel à des historiens. Il fallait être fidèle, sans être didactique. Il y a vraiment une spécificité japonaise dans le film. Soie, c’est la découverte du Japon. Nous, comme spectateurs, nous accrochons à Hervé Joncour, un Occidental qui débarque au Japon. On emprunte ses yeux, ses oreilles pour découvrir ce pays avec lui. Les Japonais se sentent compris. Les Chinois avaient eu une semblable réaction du temps du Violon rouge. Ils étaient sceptiques, au début, quand ils m’ont vu filmer la révolution culturelle. Je les comprends. Imaginez une équipe de Chinois qui viendrait tourner la crise d’Octobre à Montréal ! Quand ils ont vu le résultat, les cinéastes chinois m’ont considéré comme l’un des leurs.

Y a-t-il des traces de vos origines québécoises, malgré tout, dans un film semblable ?
— Nécessairement. Il y en a dans toutes mes œuvres. Je ne suis pas une création spontanée. Je traîne un long bagage. Le personnage de Ludovic, dans Silk, est nommé d’après mon grand-père [Ludovic Pilote, qui vivait à Saint-Nazaire, au Lac-Saint-Jean, et qui était sculpteur]. Il y a même des dialogues que j’ai eus avec mon grand-père qui sont repris dans le film ; je transpose mes origines à travers ça.

Vous disposiez d’un budget de 22 millions de dollars américains. Cela me semble peu, compte tenu de l’ampleur du projet…
— Ce n’est pas un si gros budget, en effet. Ça dépend de quel bord on regarde ça. C’est un grand budget québécois, mais un petit budget américain. Nous avons tourné au Japon et en Italie, les endroits les plus chers, et quand tu t’embarques dans un film d’époque, ça coûte cher. Nous avons travaillé dans un esprit d’économie, un peu comme nous l’avions fait pour Le violon rouge. Nous avions des ambitions au-delà de celles que permettait le budget. À force d’être inventifs, comme on l’a appris au Québec, on finit par trouver des solutions un peu à tout ! Avant même que je termine le tournage, le film était prévendu dans 35 pays.

Comment parvenez-vous à passer si aisément d’un genre à l’autre ? De l’opéra au cinéma, puis des arts visuels au cirque ?
— J’ai l’impression de toujours faire le même job. Il y a des gens dans une salle. Et on fait ce qu’on peut avec l’attention de ce public-là. C’est un voyage. De la mise en scène, c’est de la mise en scène ; raconter une histoire, c’est raconter une histoire. Il y a des différences, des choses propres à chacune des formes de représentation. Je me retrouve très bien dans un texte de Wagner ou dans un de mes scénarios. On mène un projet, on fait un travail en équipe. Ce qui est plus compliqué, c’est la gestion des conflits d’horaire. Les calendriers de cinéma sont toujours en mouvance. J’ai une date de spectacle en 2013, trois en 2010, six ou sept dates de travail au théâtre qui ne bougeront pas. Et la flamme est toujours là, ma passion est intacte. Mon rêve, c’est que ça dure et qu’à 80 ans le TNM me demande de faire une nouvelle mise en scène !

Êtes-vous sensible à la marche du monde ? À l’actualité internationale ? Aux guerres en Afghanistan et en Irak, par exemple ?
— Je lis sur tout ça. L’Afghanistan et l’Irak, clair que c’est un fiasco, il ne faut pas se raconter d’histoire. On a fait souffrir des peuples, sous prétexte de les démocratiser. Mais au final, on allait chercher notre pétrole. C’est aussi simple que ça. On peut faire tous les camouflages médiatiques, républicains, américains et canadiens, au final, c’est encore ça. Appelons un chat un chat. C’est l’Ouest qui se sert, ce sont les riches qui s’enrichissent… La guerre de Bush, elle est atroce, non productive même sur le plan économique. Je suis aussi de près l’ouverture de la Chine. J’ai séjourné à Shanghai à partir de 1996. J’ai vu de l’intérieur le début du passage à l’économie de marché. Le degré d’ignorance des Américains à l’égard de l’explosion de la Chine me fascine. Ils sont en déni. Il faut dire que personne n’avait intérêt à leur en parler. La fin du règne américain, ça s’est déjà produit. Ça fait partie de l’histoire.