La philosophie Harper

Ne sous-estimons pas Stephen Harper, prévient Christian Nadeau, professeur au Département de philosophie de l’Université de Montréal. À défaut d’être un grand intellectuel, le chef du Parti conservateur est un être « indéniablement intelligent », rappelle le philosophe dans un court essai critique qui fait œuvre utile, qu’on l’ait lu avant ou après les élections.

La philosophie Harper
Photo : Darren Calabrese/PC

Tantôt avec la plume corrosive et militante du pamphlétaire, tantôt avec la prose sèche et rigoureuse du chercheur univer­sitaire, Nadeau s’applique à décortiquer la philosophie politique à l’origine des faits et gestes du gouvernement de Stephen Harper au cours des dernières années.

Si les conservateurs d’autre­fois souhaitaient la stabilité, observe-t-il, ceux de maintenant ne rêvent que de changement. Les conservateurs d’aujourd’hui sont en réalité des réformistes, voire des révolutionnaires. Ils n’appartiennent plus à la même famille que les « progressistes-conservateurs » de Joe Clark ou de Brian Mulroney. Grands pourfendeurs de l’État-providence, ces nouveaux conservateurs s’en servent néanmoins à outrance pour promouvoir leurs valeurs.

« Stephen Harper n’est pas seulement le premier ministre du Canada : il est aussi le principal représentant (et probablement l’un des acteurs les plus influents) d’un vaste mouvement visant à démanteler une à une les valeurs progressistes qui ont eu préséance au cours des quarante dernières années et à leur substituer les valeurs d’une nouvelle droite conservatrice », écrit Christian Nadeau. Ces valeurs menacées, poursuit-il, ce sont la liberté de parole et de mouvement, l’égalité devant la loi, l’équité des rapports sociaux, la transparence de l’État et l’indépendance du pouvoir judiciaire à l’égard du pouvoir politique.

Dans son bref traité philosophique, Christian Nadeau rappelle les épisodes les plus significatifs des dernières années du gouvernement conservateur, ceux qui témoignent de la révolution Harper. Il évoque la prorogation d’octobre 2008 (la crainte d’un vote de confiance avait conduit le premier ministre à suspendre les travaux de la Chambre), la décision de retirer le formulaire détaillé obligatoire de recensement, la nomination de juges connus pour être dans la ligne du parti, le contrôle de l’information (maintes fois dénoncé par la presse parlementaire), l’adoption de lois criminelles plus punitives contre les jeunes contrevenants, le désir d’abolition du registre des armes à feu, le rejet du protocole de Kyoto, la guillotine des subventions imposée aux milieux des arts et de la science ainsi que les compressions dans l’aide internationale.

Les citoyens démobilisés mais opposés à la philosophie des conservateurs trouveront dans le traité de Christian Nadeau un argumentaire utile qui les poussera peut-être à sortir de leur douillette indifférence et à s’engager. Les partisans de Stephen Harper y verront pour leur part la preuve que leur homme tient ses promesses…

Le mur de la génération X

Le sociologue Stéphane Kelly appartient à ce groupe de jeunes intellectuels brillants qui gravite autour de la revue Argu­ment. Dans son plus récent essai, il cherche à définir l’héritage de la génération X. Le grand intérêt de cet ouvrage réside dans l’approche originale de l’auteur. Stéphane Kelly a analysé en profondeur le « matériel documentaire » touchant la génération X. C’est ce qui vaut au lecteur de très pertinents passages inspirés des films C.R.A.Z.Y. et Gaz Bar Blues, ou encore de chansons de Pink Floyd (« Another Brick in the Wall ») et de Jean Leloup.

Après avoir grandi dans l’euphorie collective et les pro­messes des années 1970, ces enfants de la Révolution tranquille se sont heurtés à un mur, soutient Kelly, quand ils sont arrivés à l’âge adulte, dans les années 1980. Ils ont dû réviser leurs attentes par rapport à la vie, renoncer à leurs rêves de jeunesse, accepter des postes précaires et des conditions sociales plus modestes que celles de leurs parents.

Moins engagés politiquement que leurs aînés, moins allumés par de grands idéaux, les X ont surtout transformé la sphère de l’intime. Ils ont acquis une sorte de sagesse qui les rapproche davantage de la génération de leurs grands-parents que de celle de leurs parents. Leur grande erreur ? Envier le destin des baby-boomers

 

  • Contre Harper : Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice
    Par Christian Nadeau
    Boréal, 164 p., 19,95 $.
  • À l’ombre du mur : Trajec­toires et destin de la génération X
    Par Stéphane Kelly
    Boréal, 289 p., 29,95 $.

 

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PASSAGE

« On est plus indigné encore par les coups de force et les manœuvres des conservateurs lorsqu’on en comprend les causes et le fonctionnement. »

– Christian Nadeau

 

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