La plume au fusil

Parmi tous les romanciers qui ont écrit sur la guerre, l’Américain Kevin Powers est une singularité : il s’est engagé volontairement dans l’armée et, en 2004, a été envoyé dans le nord-ouest de l’Irak, où il a pris part aux combats en tant que mitrailleur d’une unité de génie. 

Illustration : Alain Pilon
Illustration : Alain Pilon

Dire que son roman, Yellow birds, offre la plus crédible des perspectives sur l’expérience des conflits armés est loin d’être exagéré. Mais c’est aussi une élégie d’une puissante beauté.

Yellow birds (le titre fait allusion à un chant d’entraînement) suit deux jeunes recrues, Bartle et Murphy, au moment où ils participent à une opération contre les rebelles dans la ville d’Al Tafar — véritable fournaise qui a « l’étonnant pouvoir de vous réduire en larmes en une seconde », et où même la poussière est incandescente. Ils avancent sur un tapis de douilles vides, dans les vapeurs de métal brûlé, enjambant les cadavres, qui semblent pousser comme de la mauvaise herbe. Ils se frottent les yeux au Tabasco quand la peur et les amphétamines ne suffisent plus à les tenir éveillés.

Voici comment ils décrivent les combats : « C’est comme un accident de voiture. Cet instant entre le moment où tu sais ce qui va se passer et l’impact lui-même. » Quand une déflagration leur perfore les tympans, le silence succède au vacarme, « comme si nous étions sous l’eau ». Ils ne se croient pas destinés à survivre et imaginent leur mort « sous toutes ses coutures ».

Mais la guerre, elle, est bien résolue à « continuer, tout simplement continuer », soutenue par la propagande militaire et ses vieux slogans éculés. Rassemble-t-elle vraiment les gens plus que toute autre action humaine ? Est-ce réellement la chose la plus importante que les soldats auront à faire de toute leur vie ? « J’espère bien que non », répond Bartle, qui perd de plus en plus la conscience de sa propre violence.

Avant de partir, il avait promis à la mère de Murphy de lui ramener son fils vivant — une promesse faite sous le coup de l’impulsion (tout comme l’invasion de l’Irak) et qu’il ne pourra évidemment pas tenir. Voir quelqu’un se faire tuer est devenu, pour lui, tellement naturel qu’il commettra, à l’égard du corps de son ami, l’équivalent d’une profanation, qui le mènera en cour martiale et, de là, en prison.

Comme on peut s’y attendre, le retour à la vie civile est une expiation. « Je ne sais plus comment vivre ici », dit Bartle, alors qu’il se cache dans les broussailles pour dissimuler à ses anciens amis la déchéance dans laquelle il est tombé. Ses seuls échanges, désormais, seront des conversations où « l’on ne dit presque jamais ce que l’on pense, et l’on n’entend presque jamais ce qui est dit ».

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Yellow Birds
par Kevin Powers
Stock
265 pages, 29,95 $

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