La porte du ciel

Extrait du roman La porte du ciel, par Dominique Fortier, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman La porte du ciel, par Dominique Fortier

Je suis un et je suis mille.

         Si, depuis les siècles des siècles en ce pays, riches et pauvres, esclaves et maîtres, hommes, femmes et enfants s’agenouillent devant une croix une fois la semaine, c’est chaque jour du matin au soir qu’ils se prosternent devant moi, n’osant me toucher qu’avec délicatesse, du bout des doigts, avec le même respect et la même crainte que s’ils effleuraient l’hostie consacrée, en prenant garde de ne point me souiller, de ne pas me meurtrir, de ne pas me flétrir et de ne point se blesser à mon contact.

C’est à moi que les cueilleurs doivent leurs pauvres hardes, c’est dans la douceur de mes bras innombrables qu’ils emmaillotent leurs enfants, qu’ils se protègent comme ils le peuvent du froid de la nuit, c’est encore moi qui bois leurs larmes, le sang giclant de leurs blessures comme celui qui coule entre les cuisses des femmes, et les autres liqueurs qui s’échappent de leurs corps abrutis par le travail. Au lendemain du dernier jour de leur vie, c’est moi qui les enveloppe, protégeant leur peau du bois du cercueil et de la terre grasse où ils finiront par retourner me nourrir. Je suis là depuis bien avant eux, quand cette terre était jardin sous le soleil et la caresse de la pluie, et je serai là bien après que tous auront disparu.

         D’un seul de mes plants, on tire assez de fil pour faire le tour de la terre, et c’est aussi de mes fruits qu’on tisse les voiles des navires, blanches comme le dessous des ailes de l’albatros, et la cagoule qu’on passe au condamné, non pas, comme on pourrait le croire, pour éviter qu’il voie la mort s’approcher, mais bien pour empêcher qu’il puisse regarder dans les yeux ceux par qui elle arrive, car de tout temps il est certains égards qu’on réserve aux bourreaux.

         On m’appelle Roi Coton, je suis blanc comme neige, je suis mille et je suis l’un.

Suivez-moi maintenant, car nul ne saurait mieux vous guider en cette terre de fous, en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau, mangé par le soleil. Ne craignez rien. Simplement, ayez soin de mettre vos pas dans les miens, et prenez garde aux serpents.

 

La suite dans le livre…

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