Design: la recette islandaise

La semaine du design islandais a transformé Reykjavík en plateforme du savoir-faire nordique. Une artiste montréalaise a goûté au plaisir de la créativité partagée.

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Reykjavík (Photo : Muriel Françoise)

Lorsque je la rencontre, en avril, la designer montréalaise Émilie F. Grenier, 32 ans, rentre d’un voyage de recherche dans la capitale islandaise. Elle a encore les yeux qui pétillent de ses récentes aventures en ces terres lointaines. Son studio, dans un magasin-entrepôt reconverti du Vieux-Montréal, est décoré de matériaux étonnants : laine de mouton non traitée, peaux de poissons, débris de lave… « J’attends une aile de corbeau et de l’argile, que je n’ai malheureusement pas pu rapporter de Reykjavík dans mes bagages », précise-t-elle.

La lauréate de la bourse Phyllis-Lambert Design Montréal 2014, du nom de la fondatrice du Centre canadien d’architecture, s’est donné une mission : créer une « librairie », ou collection, dans laquelle se côtoient des matériaux et des histoires qui mettent en relation deux villes créatives de l’Unesco, Montréal pour le design, Reykjavík pour la littérature. Un exercice de haut vol pour cette designer qui a notamment collaboré au parcours commémoratif La marche du vent, inauguré à l’été 2014 à Lac-Mégantic. La bourse de 10 000 dollars lui a permis de séjourner un mois à Reykjavík et d’aller à la rencontre des créateurs et auteurs locaux. Apothéose de son voyage : sa participation à la semaine du design islandais, DesignMarch.

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La designer Émilie F. Grenier a exposé en Islande des pièces de sa collection «Disquiet Luxurians». (Photo : [email protected])

Ce rendez-vous a été créé en 2008, en plein krach boursier. Le pays était durement touché, mais le Centre du design islandais, nouvellement fondé, a néanmoins décidé de mettre sur pied cette activité de promotion du design sous toutes ses formes. « Nous n’aurions pas cru avoir l’énergie nécessaire pour aller de l’avant, mais la crise économique a eu un effet positif sur la créativité locale », explique Sara Jónsdóttir, directrice de DesignMarch.

Alors qu’ils avaient pour habitude de recourir à l’importation, les Islandais se sont mis à penser loca­lement et à réinvestir leur culture, riche en savoir-faire et en traditions. Isolée et balayée par le vent, l’Islande compte très peu d’arbres. Qu’importe : les designers se sont tournés vers les matières premières à leur disposition, comme la pierre de lave, l’aluminium et la laine. Le collectif Vík Prjónsdóttir (les filles du tricot) a même réussi l’exploit de relancer l’économie d’un village en remettant en exploitation une petite entreprise textile dont les jetés, couvertures, vêtements et accessoires sont aujourd’hui exportés dans le monde entier.

Le design, au même titre que d’autres secteurs économiques, est pris au sérieux en Islande. Ainsi, le président du pays, Ólafur Ragnar Grímsson, ouvre chaque année les portes de sa résidence, dans la campagne de Reykjavík, à ses différents acteurs. Cette soirée compte parmi les meilleurs moments de DesignMarch. Pendant quatre jours, la capitale la plus septentrionale du monde vibre au rythme d’activités organisées à même la rue. Maisons et studios de créateurs, musées, galeries, boutiques, hôtels, restaurants, cafés deviennent le théâtre d’installations éphémères mêlant les différentes formes d’expression du design, des bijoux jusqu’aux tables de salon en passant par des spécialités culinaires locales présentées de façon artistique et ludique.

Émilie F. Grenier, qui comptait parmi les créateurs étrangers présents en mars dernier, avait installé sa collection « Disquiet Luxurians » dans la vitrine de la boutique de mode avant-gardiste JÖR. Une réflexion sur la définition du luxe, accompagnée d’une boîte dans laquelle les visiteurs pouvaient glisser une histoire pour nourrir son travail de recherche.

À un quart d’heure de marche de là, dans le Fishpacking District, près du port, les chandails et ponchos islandais virevoltaient dans une fête country organisée par la marque de vêtements à succès Farmers Market. Puis, ce fut au tour d’une piscine d’être envahie pour un spectacle son et lumière, orchestré par le concepteur graphique Siggi Eggertsson.

La pièce «Disquiet Luxurians» de la collection d'Émilie F. Grenier. (Photo : Tristan Thomson)
Une pièce de la collection «Disquiet Luxurians», d’Émilie F. Grenier. (Photo : Tristan Thomson)

Autant de prestations étonnantes dans un cadre qui ne l’est pas moins. À commencer par le centre-ville, d’où on aperçoit le majestueux mont Esja coiffé de neige. « Tout est extrême, là-bas », dit Émilie F. Grenier, dont l’ouverture de l’exposition a été saluée par une des pires tempêtes qu’ait connues l’Islande. Pour les besoins de sa recherche, la jeune designer, à l’instar de nombreux voyageurs, est partie découvrir la nature ensorcelante des lieux : plages de sable noir, colonnes de basalte, glaciers, tunnels de lave, geysers, chutes… « J’ai découvert des palettes de couleurs et des textures qui m’étaient inconnues », raconte-t-elle, enthousiaste. En plus de ces explorations, elle a eu l’occasion de rencontrer des auteurs islandais, dont les écrits enrichissent présentement sa réflexion sur la littérature comme matériau de design.

À ce stade, mettant côte à côte des éléments rapportés d’Islande et d’autres glanés à Montréal, Émilie F. Grenier parfait sa collection de matières, qui pourrait prendre la forme d’un cabinet de curiosités. Composée de matières premières brutes, de pièces de design ainsi que de textes, celle-ci devrait être exposée l’an prochain à Montréal, dans un lieu ouvert au public. L’étape suivante sera la création d’une collection d’objets inspirée de l’échange entre les deux villes du Nord. Parmi les designers avec lesquels elle envisage une collaboration figure Vík Prjónsdóttir, dont les créations mêlant contes, mythologie et nature l’ont fortement interpellée.

Si beaucoup de projets sont encore à définir, une chose est sûre : Émilie F. Grenier exposera le fruit de ses recherches en Islande à DesignMarch, du 10 au 13 mars prochain !