La relève à Rivard ?

L’un pourrait être le fils de l’autre. Mais Patrice Michaud et Michel Rivard s’entendent : malgré toutes les technologies inventées depuis le bon vieux vinyle, pour apprécier la musique, rien n’égale un bon show…

La relève à Rivard ?
Photo : P. Manning

Quand L’actualité est né, Michel Rivard, les joues couvertes de favoris, était une jeune vedette de la scène musicale québécoise, membre de Beau Dommage. Patrice Michaud, lauréat du Festival international de la chanson de Granby en 2009 et étoile montante – il a lancé son premier album, Le triangle des Bermudes, en mai -, pourrait être son fils. Trente ans les séparent. L’un est de Montréal, l’autre de Cap-Chat, en Gaspésie. Mais ils sont faits du même bois. Les deux hommes ont accepté de discuter de l’évolution de leur métier, du temps qui passe et qui change tout… sauf l’acte de création. Et sa réception par le public.

Écouter les deux « chansonneurs » en pleine discussion >>

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DU iPOD… AU VINYLE !

P.M. : Je ne te l’ai jamais dit, Michel, mais j’ai découvert tes chansons à rebours, après notre rencontre au Festival en chanson de Petite-Vallée, en 2008.

M.R. : Je ne le prends pas mal !

P.M. : J’ai acheté tes albums… en vinyle. Je les ai écoutés sur mon nouveau tourne-disque.

M.R. : C’est vrai ? Je me suis aussi offert un tourne-disque. J’ai commencé à racheter les vinyles qui m’ont marqué : les vieux Neil Young, Dylan… De nos jours, on les réédite avec une meilleure qualité ! Et ce plaisir d’ouvrir une pochette, comme quand j’étais « flo ». Écouter le premier bord, se lever pour changer le disque de côté. C’est comme un rituel.

P.M. : Moi, je n’avais pas connu ça. Quand j’étais jeune, il y avait des cassettes et des CD. Je découvre le son du vinyle. C’est un autre monde !

M.R. : Je trouve ça tellement extraordinaire d’être à un point de l’histoire où on peut choisir tout ça à la fois. Sur mon iPhone, peu importe où je suis, j’ai accès en trois secondes à toute la musique du monde. Et si je veux, je peux écouter un vinyle, retrouver ce plaisir-là. M’asseoir, me lever, le tourner de bord…

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IL Y A 35 ANS

On entendait Michel Rivard et son groupe, Beau Dommage, sur toutes les radios. « C’est sûr que c’était une belle conjoncture. On était une « gang » de jeunes musiciens, Beau Dommage, Harmonium, Octobre, les Séguin…»

LE PATRIMOINE

P.M. : La première fois qu’on s’est rencontrés, je n’arrivais pas à croire que c’était toi qui avais écrit le « Phoque en Alaska » ! Ça a pris un certain temps avant que le mythe et l’homme fusionnent. Cette chanson était fixée dans le patrimoine dès mon enfance.

M.R. : Ce que tu dis me fait plaisir. Mais je ne prends pas ça trop au sérieux. Je me dis que j’ai eu la chance de gagner ma vie en faisant ce que j’aimais le plus et sans avoir étudié pour y parvenir. [Rire] Si les gens ont adopté une ou deux de mes chansons, s’ils les chantent autour d’un feu, je leur en suis reconnaissant. Reste que pour moi, la « toune » la plus importante est encore dans la caisse de ma guitare…

 

L’ARTISANAT

P.M. : Un jour, avant qu’on se connaisse, je t’ai entendu jaser avec Nelson Minville [NDLR : le parolier et chanteur] au coin d’une rue. Tu disais : « Là, je ne sais plus quoi faire. J’essaie de la virer de tous les bords, et ça ne fonctionne pas. Je sais que j’ai un filon, mais ça fait deux mois que je tourne autour, je ne sais pas comment l’organiser. » Tu parlais d’une chanson. Tu avais l’air presque désemparé.

M.R. : [Rire] Ah oui, oui, comme la moitié du temps !

P.M. : Là, j’ai pensé : voici Michel Rivard, qui a écrit des dizaines de chansons et qui est aux prises avec les mêmes problèmes que moi ! Je me suis fait deux commentaires. Un : je ne suis pas sorti de l’auberge. Deux : alléluia ! Je suis à la bonne place.

M.R. : [Rire] Il y a un auteur-compositeur américain que j’aime bien, Guy Clark, qui fait du super-beau country. Il a écrit une chanson qui dit : « Some days you write the song / Some days the song writes you. » C’est exactement cela. Des fois, je peux me battre trois ans avec une chanson, et il arrive que ce soit elle qui gagne ! Puis, il y a des jours où tu sors ta guitare au bon moment, tu as une feuille de papier qui est là, et ça se passe en 10 minutes.

 

LE DOUTE

P.M. : C’est difficile, quand tu fais de la musique, de « triper » sur les Beatles ou sur Neil Young. Tu te dis : mes chansons sont vraiment moins bonnes que les leurs ! Est-ce que je devrais continuer à faire ça ?

M.R. : [Rire] En mon nom et au nom de mes chums Richard Séguin, Pierre Flynn, Jim Corcoran, je peux te dire qu’on doute encore. Comme au premier jour. Ce doute-là fait partie de la job. Et Dieu merci ! Parce que le jour où on pense qu’on est meilleur que les autres…

P.M. : C’est une maladie pas mal plus grave.

M.R. : Oui. Et du coup, quand on traverse des creux de vague, on devient aigri. On trouve que ce n’est pas juste. J’essaie de me dire : voilà, je suis dans un creux de vague. Je vais retrousser mes manches, retravailler ça. C’est ce côté artisanal qui m’intéresse dans ce qu’on fait.

L’ÉPOQUE

P.M. : Pour ceux de ma génération, les années 1970, c’est un âge d’or extraordinaire de la chanson. Aviez-vous conscience de vivre une époque unique ?

M.R. : Non. C’est sûr que c’était une belle conjoncture. On était une « gang » de jeunes musiciens : Beau Dommage, Harmonium, Octobre, les Séguin. C’est sûr que je peux te raconter plein d’anecdotes intéressantes sur cette période. Mais il y avait aussi des bouts ordinaires, plates. Une époque, c’est une époque.

P.M. : C’est intéressant, ce que tu dis. Peut-être que dans 35 ans, quand je vais raconter que Michel Rivard m’a vendu sa vieille guitare Gibson ou que j’ai fait la première partie de Richard Desjardins en France, je vais penser : wow, c’était une sacrée belle époque ! Mais tu ne le sais pas quand tu as les deux pieds dedans !

 

FAIRE SA PLACE

M.R. : Nous, ce qu’on trouvait extraordinaire, c’était d’avoir franchi l’étape de pouvoir aller enregistrer dans un vrai studio ! Ça, c’était magique. Accéder à une des rares maisons de disques, avoir notre album [Beau Dommage, 1974], notre pochette, puis nous entendre à la radio. C’était comme si on était parvenus à passer à travers une petite craque… On était rendus de l’autre bord, avec les autres artistes, à qui on avait envie de dire : ‘scusez, on est la nouvelle « gang » !

P.M. : Sur ce plan, les choses ont bien changé.

M.R. : Aujourd’hui, dans un ordinateur portable, y a plus de puissance que dans le studio où Beau Dommage enregistrait (qui coûtait 125 dollars l’heure). Pour 2 000 dollars, une « gang » de jeunes s’achète un ordi avec quelques micros et arrive avec une chanson qui sonne comme ça doit sonner. C’est un gros plus. C’est de la démocratisation. Sauf que ça fait beaucoup de monde qui se bouscule au portillon. Chaque semaine, les stations de radio reçoivent une dizaine de démos. Des fois, je me demande s’il n’y en a pas trop.

P.M. : C’est inévitable, avec le talent qu’il y a au Québec. Ce que je trouve le fun de notre époque, c’est qu’il y a beaucoup de ressources pour les jeunes artistes de la musique : de la formation, des concours, des festivals. Moi, j’ai bénéficié de beaucoup de soutien pour me rendre jusqu’ici et m’entrer dans la tête que j’y avais peut-être ma place. Maintenant, je vis de ce métier. J’au­rais pu faire autre chose pour gagner plus d’argent, mais rien ne m’a jamais autant animé que de faire des chansons, les jouer devant un public et voir mes créations décoller.

LE PUBLIC

M.R. : Beaucoup de choses ont changé dans ce métier. La manière d’enregistrer le son, d’écouter la musique, d’acheter des billets de spectacle, de s’habil­ler sur scène. Les styles musicaux, aussi. Mais le public est resté le même. Il ne change pas. Mets dans une salle quelques dizaines de personnes qui ont le goût d’écouter quelqu’un raconter des histoires, chanter ou jouer du drum, et tout est là. Ce rapport-là va toujours exister. Parce que le public vient pour vivre une communion. Pendant un spectacle, on laisse aller son esprit, on part dans ses pensées, on pense à sa propre vie. On se met en scène dans ce que nous offre l’artiste.

P.M. : Oui, c’est ça. Nos chansons se mêlent au grand disque intérieur de ceux qui sont là et les écoutent. Quand tu chantes, tu fais parler les gens. C’est leur vie que tu racontes. En tout cas, moi, j’aime tellement me faire croire que c’est ce que j’arrive à faire…

 

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