La renaissance de Barcelo

Son dernier roman se lit comme un très bon suspense, mais il est plus que cela. On y trouve une profondeur qui refuse de s’afficher.

Il y avait longtemps que j’avais quitté François Barcelo. À son deuxième ou troisième roman, si je me souviens bien, où la correction même de l’écriture aggravait les méfaits d’une imagination assez artificielle, essentiellement verbeuse, livrée à tous les caprices et à toutes les facéties imaginables. Je tombe, aujourd’hui, sur Vie sans suite, qui est son 15e ouvrage d’imagination (il a également écrit un livre sur la course à pied), et je le trouve si bon que je me pose toutes sortes de questions. Est-ce bien le même écrivain qui a écrit cette Vie sans suite et, il y a près de 20 ans, Agénor, Agénor, Agénor et Agénor? Aurais-je négligé, parmi tous ces livres que François Barcelo, têtu, produisait presque annuellement, des romans de qualité?

Foin de ces questions, qui sont non seulement inutiles mais dangereuses, dans la mesure où elles ont le pouvoir d’interrompre la carrière de la plupart des critiques littéraires. Le roman est là. Je l’ai lu d’une traite, comme un bon suspense, mais en sachant que c’était plus, autre chose qu’un suspense d’aérogare. Je voulais savoir ce qui arriverait à la fin, et j’ai été gâté, parce que la conclusion est digne de l’action fort bien agencée qui précède. J’ai ri, parce que François Barcelo joue d’un humour un peu loufoque qui fait mouche assez souvent. J’ai été ému, plus d’une fois, par le pathétique discret – mais d’autant plus fort – qui sous-tend le récit. Je me suis intéressé à ce narrateur-écrivain, frère putatif de l’auteur, qui déclare placidement: « Je suis un auteur de best-sellers qui ne se vendent pas »; qui raconte très drôlement sa prestation déplorable à une émission littéraire du dimanche après-midi; et qui a décidé de cesser d’écrire après avoir enterré son ordinateur en panne sur une plage paradisiaque du Mexique.

(Avez-vous remarqué? Les meilleurs romans sont souvent habités par un personnage d’écrivain qui a décidé de cesser d’écrire. Comme s’il fallait avoir envisagé cette éventualité pour écrire vraiment…)

Ce n’est pas seulement son ordinateur que le narrateur a enfoui dans le sable de la plage, c’est aussi son ami Javier, qu’il a un peu tué à coups de pelle – la maîtresse de Javier cognait plus fort – à la suite de leur beuverie quotidienne. Il réussirait probablement à s’enfuir sans trop de problèmes, vu l’incurie de la police mexicaine, si n’apparaissait tout à coup, sur la tombe de Javier, une fillette qui lui ressemble étrangement. L’écrivain n’arrive pas à s’en débarrasser; il traverse la frontière avec elle, gagne Houston, où Javier aurait vécu quelque temps, et c’est là que les emmerdes – permettez-moi d’emprunter le vocabulaire du roman policier – commencent pour de bon: Javier n’était pas le pauvre type que l’on croyait, il y a un journaliste véreux, la mafia est dans le coup… Les événements se succèdent à un rythme d’enfer, rendus crédibles par une narration agile, qui ne trébuche jamais sur les détails.

Je parlais de pathétique. Voilà. François Barcelo a pourvu son personnage d’une tare assez repoussante, la pédophilie. Non pas une pédophilie galopante, obsessive – il engage facilement le dialogue, pour ainsi dire, avec des femmes adultes -, violente à l’occasion, mais une tentation sournoise et qui lui fait horreur à lui-même, à laquelle il n’a succombé qu’une seule fois dans sa vie. Et voilà que cette fillette… Je n’en dis pas plus long. J’ajouterai seulement que, ce thème scabreux, François Barcelo le traite avec une très grande délicatesse, donnant par là à son roman une dimension presque tragique: il y va, vraiment, de tout l’être. Vie sans suite a tout ce qu’il faut, y compris une profondeur qui refuse de s’afficher, pour devenir cette chose qui a toujours éludé le personnage-écrivain: un best-seller qui se vend bien.

Jacques Folch-Ribas, lui, n’a jamais été privé de la reconnaissance de ses pairs. Il la mérite. Il a l’originalité d’être l’écrivain le plus espagnol et le plus français de la littérature québécoise, et cela se voit encore nettement dans son dernier roman, Un homme de plaisir. Son personnage est espagnol au carré, par la naissance et parce qu’il porte en lui cette passion du vide qui est celle des grands écrivains de sa race, des charnels aux plus mystiques, et que Folch-Ribas avait exprimée admirablement dans son plus beau livre, Le Silence. Écrivain français, le romancier l’est ici comme dans tous ses autres livres, évidemment dévoré par la passion de la langue, aimant disposer soigneusement ses mots sur la page, ciseler ses phrases, allant à la limite de la préciosité – qu’il franchit, parfois, ici.

Le personnage de ce roman, le titre le dit, est un don Juan. Il est photographe. Il parcourt le monde, envoyant parfois de ses nouvelles à un ami, qui est le narrateur. Beau, et plus que beau, il séduit facilement les femmes, ne reste jamais longtemps auprès de l’une d’elles. À vrai dire, il semble au lecteur qu’il n’ait pas surtout la passion des femmes, mais celle des phrases qui parlent d’elles. Il passe d’ailleurs plus de temps à lire qu’à séduire. C’est un idéal esthétique qu’il poursuit, dans les livres comme chez les femmes, dans la photographie comme dans le voyage. Ne serait-il pas lui-même, comme personnage, l’idéal esthétique que Jacques Folch-Ribas poursuit de livre en livre? Ne cherchez pas dans Un homme de plaisir une défense et une illustration des plaisirs de la chair, un éloge du donjuanisme vulgaire: c’est encore le vide qui vous attend là, un vide qui n’est pas une absence mais comme l’appel d’une autre vie, d’une vie plus nettement dessinée, qui s’élèverait sur les ruines de la première.

Vie sans suite, par François Barcelo, Libre Expression, 214 pages, 22,95$.

Un homme de plaisir, par Jacques Folch-Ribas, Robert Laffont, 127 pages, 24,95$.

VIE SANS SUITE

En fait, si mes livres ne sont pas des best-sellers, c’est pour une raison bien plus simple: ils finissent mal. Et les gens qui ont lu un livre qui finit mal hésitent à le recommander à leurs amis. Les lecteurs et peut-être encore plus les lectrices ont la fâcheuse tendance de croire qu’on lit pour être heureux. Pas question de recommander à quelqu’un qu’on aime la lecture d’un livre qui le déprimera encore plus que les dernières statistiques du chômage.

François Barcelo

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