La révolution catalane à cœur ouvert

Dans son troisième long métrage, Avec un sourire, la révolution !, le cinéaste québécois Alexandre Chartrand filme de l’intérieur la quête d’autodétermination de la Catalogne et propose un regard sans concession sur les limites de la démocratie. L’actualité l’a rencontré avant la sortie du film, le 1er février.

Photo : K-Films Amérique

À l’automne 2017, la Catalogne s’est mobilisée pour la tenue d’un référendum d’autodétermination, au nez et à la barbe du gouvernement central espagnol. Engagés ouvertement dans un mouvement citoyen de désobéissance, les Catalans ont alors fait front, en dépit des violences policières dont ils ont été la cible et des difficultés à organiser un vote interdit. Mais toujours avec le sourire.

C’est cette volonté inébranlable que le cinéaste québécois Alexandre Chartrand a saisie dans le film Avec un sourire, la révolution !, poursuivant son exploration du mouvement indépendantiste catalan, amorcée en 2016 avec Le peuple interdit. Caméra au poing, il entraîne le spectateur au cœur de la foule et le transporte aux premières loges de cette lutte.

Aux côtés de citoyens engagés, mais également d’acteurs majeurs, tels que le premier ministre Carles Puigdemont, le chanteur Lluís Llach ou encore l’acteur Sergi López, Alexandre Chartrand propose, de l’intérieur, un regard partisan sur la volonté d’un peuple de se rendre aux urnes envers et contre tous.

L’actualité l’a rencontré avant la sortie de son film, qui sera à l’affiche le 1er février prochain.

* * *

Un an et demi après le référendum d’autodétermination, où en est le mouvement indépendantiste catalan ?

Mon précédent film s’était terminé sur l’unité. Celui-là se termine sur l’explosion de cette unité-là. Avec l’arrestation des différents dirigeants, l’alliance qui s’était créée entre les indépendantistes de gauche et de droite a complètement éclaté. Aujourd’hui, il y a quatre entités indépendantistes au lieu d’une seule. C’est sûr qu’avec les pressions qu’ils subissent, l’emprisonnement, l’exil, ce n’est pas facile. Ça fait renaître les divisions de base.

La position de Madrid a-t-elle évolué depuis ?

L’attitude du gouvernement espagnol creuse encore davantage le fossé entre Madrid et les Catalans. Mariano Rajoy [NDLR : l’ancien premier ministre espagnol] a dissous le Parlement catalan, et pendant des mois, c’est Madrid qui gérait les affaires de la Catalogne dans un exercice qui ressemblait un peu à une « lobotomie politique ». Cette phase a duré presque un an, jusqu’à la tenue d’élections, dont Madrid a refusé de reconnaître les résultats, puisque ça aurait élu une majorité d’indépendantistes. [NDLR : La tutelle de Madrid a finalement été levée au mois de juin dernier.]

Mais malgré l’attitude de Madrid, l’indépendantisme recueille encore autour de 60 % d’opinions favorables dans les derniers sondages.

(Photo : K-Films Amérique)

Quelles sont les principales revendications des indépendantistes catalans ?

Les indépendantistes catalans trouvent que la Catalogne donne trop à l’Espagne par rapport à ce qu’elle reçoit en retour. La plupart des provinces espagnoles contribuent à hauteur de 4 % de leur PIB, alors que cette contribution est de 13 % pour la Catalogne. De plus, la Catalogne est dénigrée par le reste de l’Espagne.

Comment est perçu le fait qu’un Québécois s’intéresse au désir d’indépendance des Catalans ?

Il y a une parenté entre les Catalans et les Québécois. D’emblée, la plupart des gens comprenaient pourquoi un Québécois s’intéressait à eux, car eux s’étaient déjà intéressés au Québec et avaient en tête le référendum de 1995, les plus vieux celui de 1980.

Ils sont très au courant de ce qui se passe au Québec, parce qu’ils aspirent à des aménagements similaires avec l’Espagne. Ils sont très admiratifs de ce que le Québec a réussi à obtenir. Beaucoup me disaient : « Si on avait ce que le Québec a, le mouvement indépendantiste catalan n’existerait tout simplement pas. »

L’une des figures du mouvement indépendantiste catalan, le comédien Sergi López. (Photo : K-Films Amérique)

Qu’est-ce que le Québec pourrait apprendre de ce mouvement ?

L’unité et la participation citoyenne. À la base, ce mouvement-là est né d’un ras-le-bol des citoyens. La mobilisation citoyenne a précédé les engagements politiques.

Dans mon précédent film, on voyait bien ce mouvement populaire. Autour de 1,8 million de personnes qui sortent de chez eux, sur une population de 7,5 millions d’habitants, c’est une grosse proportion de la population ! C’est une véritable volonté populaire qui s’est incarnée dans une organisation qui a réussi à fédérer.

Est-ce à dire que le mouvement indépendantiste au Québec manque d’appui populaire ?

Ici, les gens disent souvent que c’est le Parti québécois — ce n’est plus vrai aujourd’hui — qui incarne le mouvement indépendantiste. Il y a le Oui Québec qui pourrait jouer ce rôle-là, mais cette organisation a du mal à se détacher des formations politiques. C’est ce qu’ils ont réussi à faire en Catalogne. Le mouvement indépendantiste ne porte pas de couleurs politiques. Les gens s’impliquent parce qu’ils sentent qu’ils ne sont pas en train de faire un geste politique, mais juste de manifester une opinion. C’est sûr que ça pourrait intéresser les Québécois…

Qu’est-ce qui pourrait relancer le mouvement souverainiste québécois, qui semble avoir le souffle un peu court en ce moment ?

J’espère simplement que l’on n’attend pas un messie pour guider le peuple sur la voie de l’indépendance. C’est ce que j’aime dans le mouvement indépendantiste catalan : il n’y a pas de figure de proue.

L’équipe d’Alexandre Chartrand (au centre) lors du tournage dans les rues de Barcelone. (Photo : K-Films Amérique)

Avez-vous connu des difficultés particulières pour réaliser ce film ?

L’accès au premier ministre Carles Puigdemont a été un enfer sur ce tournage-là. Les leaders du mouvement étaient très  secrets à propos de leurs déplacements, parce qu’ils étaient déjà menacés de prison. Ils voulaient donc donner le moins de renseignements possible et se méfiaient des communications en général. Des éléments me permettent d’ailleurs de penser que j’ai été suivi par les services de renseignement espagnols.

Concrètement, comment avez-vous réussi à approcher les figures de ce mouvement ?

Il y a des anecdotes avec Puigdemont qui sont dignes des films d’espionnage. Je l’ai retrouvé par exemple dans une roulotte de construction dans un petit village. C’était en fait un centre de communication temporaire, avec des ordinateurs partout. Il y avait aussi un groupe d’élite de la police catalane, les Mossos d’Esquadra, qui dormait au palais de la Généralité, dans le bureau de Puigdemont, pour assurer sa sécurité. Il y avait aussi en permanence des Mossos sur le toit pour s’assurer qu’un hélicoptère ne pourrait se poser et enlever Puigdemont. On croyait vraiment qu’il allait se faire arrêter… Ça m’a apporté une bonne dose de stress, je trouvais parfois les journées longues !

Que retirez-vous, à titre personnel, de ce que vous avez vécu là-bas ?

J’en retire que la démocratie ne tient pas à grand-chose. Cette fragilité m’impressionne.

 

[youtube]GMVKhOARvms[/youtube]

 

Avec un sourire, la révolution !
Un film d’Alexandre Chartrand
Produit par Babel Films et Le Grand imagier
Sortie au Québec le 1er février 2019

 

 

Dans la même catégorie
4 commentaires
Laisser un commentaire

Un pays se construit contre un autre:
La Catalogne contre l’Espagne
La Norvège contre la Suède
L’Islande contre le Danemark
La Pologne contre l’Allemagne et l’Union Soviétique
L’Algérie contre la France
Israel contre l’Angleterre pis contre les Palestiniens
La Palestine contre Israel
Ici, depuis 50 ans, le PQ essaie de construire un Québec indépendant dans un nouveau Canada! Pas étonnant qu’il ait fait patate et qu’il soit rendu à 9%

Répondre

Et si l’on rajoute à cette liste les innombrables problèmes que rencontre l’Angleterre avec le Brexit, on a une petite idée du marasme qui attendrait un Québec séparé du Canada.

Mme. Marois nous avait promis cinq années de bordel économique. Connaissant la propension de nos politiciens à direr la pilule, on peut facilement en imaginer 15 ou 20.

«Si on avait ce que le Québec a, le mouvement indépendantiste catalan n’existerait tout simplement pas.» Ce que les séparatistes Québécois n’ont pas compris, c’est qu’il n’y a jamais eu un Catalan Président ou Premier ministre de l’Espagne alors qu’au Canada, on a eu un Premier ministre Québécois 39 ans sur les derniers 50 ans.

Répondre