La révolution des gaz de schiste

En 2006, le gouvernement Charest a offert sur un plateau d’argent à des compagnies privées les permis d’exploration dont Hydro-Québec était titulaire depuis 40 ans, raconte Normand Mousseau dans un ouvrage à paraître. Extrait du livre La révolution des gaz de schiste, par Normand Mousseau, avec l’aimable autorisation des éditions Multimondes.

Le bouleversement technique des dernières années

On connaissait depuis longtemps la présence de méthane libre dans les shales noirs. On savait aussi, depuis plus d’une vingtaine d’années, qu’il était possible de l’extraire avec la bonne technologie. La plupart des observateurs, toutefois, s’entendaient pour reconnaître que cette technique n’était pas viable, avant tout pour des raisons économiques. Même mesurés à l’aulne du gaz naturel liquéfié, les coûts d’exploitation du gaz de shale étaient jugés démesurés.

Tout a changé au milieu des années 2000 alors qu’on commença à extraire des quantités importantes du gaz à partir du shale de Barnett, au Texas, grâce à la fracturation hydraulique. Ce bouleversement technique, arrivé à la une des grands médias américains, en avril 2008, n’est pourtant pas le fruit du hasard. Il représente la conséquence du travail acharné étalé sur une vingtaine d’années de George T. Mitchell, un wildcatter (prospecteur de pétrole qui se spécialise dans les régions délaissées par la majorité de l’industrie) texan.

Pendant longtemps, les pétrolières et les gazières n’ont montré que peu d’intérêt pour la roche-mère où sont créés les hydrocarbures. Elles se sont plutôt concentrées sur les réservoirs naturels vers lesquels migraient ceux-ci, des réservoirs généralement de taille relativement faible faits de roche poreuse recouverte de structures géologiques étanches. Les trouver relève donc, en bonne partie de la chance, surtout dans des régions exploitées depuis longtemps et où il ne reste que les petits réservoirs. Or, ce défi n’existe pas dans le cas des shales gazifère. La roche-mère, qui s’étend sur des kilomètres carrés retient une fraction importante, entre 1 et 10 %, de composés organiques et, encore mieux, de gaz naturel piégé dans les interstices minéraux. Mais comment faire pour accéder à ce gaz ?

Dès 1981, Mitchell se pencha sur la meilleure façon de l’extraire, une idée un peu farfelue au moment où les gisements classiques produisaient plus que le marché ne pouvait absorber. Mais le wildcatter ne se laissa pas décourager. Il travailla durant plus de deux décennies afin de développer la technologie qui allait révolutionner ce secteur énergétique : la fracturation de la roche par l’injection d’eau sous pression grâce à de longs puits horizontaux creusés à travers les couches les plus riches d’hydrocarbures. Évidemment, l’approche finale, fruit d’innombrables essais et erreurs, est plus complexe que la description que l’on vient de donner.

Il ne suffit pas de fracturer la roche ; il faut aussi garder les fissures ouvertes suffisamment longtemps pour que le gaz naturel ait le temps de diffuser jusqu’aux tuyaux collecteurs. Pour ce faire, on ajoute à l’eau de fines particules poreuses, en général du sable, qui bloqueront la fissure tout en laissant passer le gaz naturel, mélangées à un cocktail chimique pour faciliter l’insertion et la rétention de celles-ci.

Dès le début des années 2000, la fracturation hydraulique commença à attirer l’attention du milieu, et la presse spécialisée se mit à parler de cette nouvelle ressource. Comment ne pas remarquer que la production gazière du shale de Barnett avait été multipliée par cinq entre 2000 et 2005 pour atteindre 11 Gm3, soit environ 2 % de la production américaine ? Une quantité petite, mais significative. Pourtant, l’industrie tardait à réellement décoller. Entre 2005 et 2008, deux facteurs contribuèrent à faire sortir la fracturation hydraulique des shales du lot des méthodes expérimentales.

En 2005, un changement fait au Clean Water Act exempta les gazières de l’obligation qui leur était faite jusqu’alors de divulguer les produits chimiques utilisés pour la fracturation hydraulique, permettant à l’industrie de protéger ses brevets et d’éviter les diverses régulations. (Selon Kevin Grandia, qui écrit dans le Huffington Post, les liquides utilisés durant la fracturation hydraulique « ont été exemptés du Clean Water Act » en 2005, sous la pression du vice-président américain de l’époque, Richard Cheney, afin de protéger les brevets et de faciliter leur utilisation. (Kevin Grandia, « How Cheney’s loophole is fracking up America », The Huffington Post, 17 mars 2010.)

En parallèle, la croissance économique survoltée de la planète, couplée à l’incapacité des pétrolières d’augmenter la production, fit augmenter les prix du gaz et du pétrole à un rythme soutenu, relançant l’innovation dans le domaine de l’énergie

Toutefois, ce n’est qu’au plus fort de la crise énergétique, alors que les prix du pétrole et du gaz naturel atteignaient des sommets, dans la première moitié de 2008, que cette technologie attira vraiment l’attention des spéculateurs crevant, un mois avant celle du pétrole, la bulle du gaz naturel. Avec le forage par  fracturation hydraulique, les craintes quant aux ressources de gaz naturel en Amérique du Nord disparurent en fumée ; le prix du méthane chuta, d’un coup, de son sommet historique, de 11 $ du gigajoule à près de 3 $, un prix qui se maintient depuis, aidé, par l’intérêt grandissant des grandes multinationales de l’énergie pour cette ressource non traditionnelle. Ces dernières, qui doivent dépenser toujours plus pour trouver de nouveaux gisements pétroliers voient les gaz de shale comme un secteur relativement sûr aux coûts bien contrôlés qui mérite certainement leur attention.

Ainsi, le géant Exxon a dépensé 46 milliards de dollars pour acheter l’américaine XTO, une compagnie de 3 000 employés avec un chiffre d’affaires de 7,7 milliards de dollars, spécialisée dans la fracturation hydraulique. Depuis, les prises de contrôle et les coentreprises se multiplient rapidement, permettant ainsi aux majors d’acheter les permis d’exploration, le savoir-faire et la technologie nécessaires pour se lancer, elles aussi, dans la course aux gaz de shale.

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