La saison des regrets

Les grands noms de la rentrée française sont hantés par les mots qu’ils n’ont pas dits à leurs proches maintenant disparus.

Chronique de Martine Desjardins : La saison des regrets
Photo : Hemis / Corbis

Comme Michel Schneider, Colette Fellous ou Ali Magoudi, David Foenkinos a écrit son dernier livre sous l’impulsion d’un immense regret à l’égard d’un membre défunt de sa famille : il est resté muet au chevet de son grand-père mourant, sans oser lui dire qu’il l’aimait.

 

« J’ai souvent été en retard sur les mots », avoue-t-il dans Les souvenirs, et il jure de ne pas commettre la même lâcheté envers sa grand-mère. Cette gentille vieille dame a été placée en foyer sans son consentement. « Elle n’était plus une mère, mais un poids », constate tristement David Foenkinos, qui entreprend alors d’adoucir ses derniers jours. Quand elle s’enfuit du foyer, il la retrouve dans un hôtel de sa Normandie natale et l’amène visiter son ancienne école. Du récit de cette escapade émane une infinie tendresse, exprimée par des phrases qu’on voudrait toutes sou­ligner. « Que veulent les vieux ? Ils s’isolent lentement, sur ce chemin qui conduit à la blancheur. Et on est là, comme des veilleurs de chagrin. »

Ce qui a isolé la mère de Delphine de Vigan, c’est plutôt la maladie mentale – séquelle d’une jeunesse fracturée par les avances incestueuses de son père, la mort tragique d’un frère et le suicide de quatre de ses proches. Un mariage hâtif, la maternité et une vie de bohème étourdissante ne feront que précipiter l’effondrement psychique de cette femme aussi fragile que sa beauté était émouvante (c’est elle sur la jaquette du livre). « Lucile est toujours restée suspendue au-dessus du vide et ne l’a jamais quitté des yeux », écrit l’auteure avec une lucidité qui a dû lui en coûter. Le récit qu’elle fait des crises de sa mère, entrecoupées de courtes périodes de rémission, où l’espoir cède immanquablement le pas à la fatalité, est si poignant qu’il est à la limite du supportable. Pas étonnant que Rien ne s’oppose à la nuit (en lire un extrait >>) était en lice cette année pour le Goncourt, le Femina, le Médicis et le Renaudot : il les mérite tous.

Les souvenirs, par David Foenkinos, Gallimard, 270 p., 26,95 $.

Rien ne s’oppose à la nuit, par Delphine de Vigan, Lattès, 448 p., 29,95 $.

 

ET AUSSI

Qu’ont en commun Jimi Hendrix, Jayne Mansfield et Britney Spears ? Cet automne, ils sont tous dans la course aux grands prix littéraires français grâce au talent de Lydie Salvayre, Simon Liberati et Jean Rolin, qui ont brouillé les frontières entre biographie et fiction. Charles Dantzig aussi s’est pris au jeu de la « biografiction ». Son roman Dans un avion pour Caracas (en lire un extrait >>), où le narrateur part à la recherche d’un ami disparu au Venezuela, est un prétexte pour réexaminer la carrière d’Hugo Chávez et ridiculiser ses marottes de dictateur. Un vol pas monotone grâce à ses zones de turbulence. (Grasset, 304 p., 29,95 $)

 

Scandaleux, provocateur, Édouard Limonov a été voleur en Ukraine, majordome à New York, écrivain à Paris et combattant proserbe en Bosnie, avant de retourner en Russie fonder un parti que d’aucuns disent fasciste et d’être emprisonné en Sibérie. Pourquoi écrire sur cette bête noire ? « Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement », écrit Emmanuel Carrère dans Limonov. En fait, il démolit la simplification des étiquettes et démontre avec intelligence qu’un homme, « c’est plus compliqué que ça ». (P.O.L., 496 p., 29,95 $)

 

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