La « sale » histoire des États-Unis

Dans sa trilogie enfin achevée avec Underworld USA, le roi du roman noir américain James Ellroy met en scène la corruption qui minait son pays dans les années 1958 à 1972. Rencontre avec un homme sombre qui a retrouvé un certain sourire.

Entretien avec James Ellroy : La « sale » histoire des États-Unis
Photo : Olivier Hanigan

James Ellroy raconte à tout venant que le présent ne l’intéresse pas. Qu’il ne lit pas les journaux, qu’Internet l’indiffère. En entrevue, cependant, il se trahit. Il montre non seulement qu’il connaît comme sa poche l’histoire de son pays – même les années qui débordent celles qu’embrasse sa trilogie (1958-1972) -, mais qu’il a aussi des opinions sur des enjeux bien contemporains : l’avortement, la présidence d’Obama, le désastre écologique de BP dans le golfe du Mexique…

Affalé dans un fauteuil de l’hôtel Reine Elizabeth, à Montréal, l’auteur met les points sur les « i » : sa version de l’histoire – l’histoire « sale » des États-Unis, où corruption, collusion, abus de pouvoir, viols, meurtres, invasions ont la part belle – « se fout des faits ». « Que je sache, dit-il de sa voix posée, c’est écrit « roman » sur la couverture, non ? » Le souci maniaque du détail que dénote la fresque présentée force toutefois l’admiration. Quand on voit défiler les frères Kennedy, Martin Luther King et Sinatra, on y croit. On y croit vraiment.

Ellroy est réputé pour son univers particulièrement violent, sa vision du monde très noire. Sa vie elle-même est d’ailleurs un roman noir : mère assassinée lorsqu’il a 10 ans, père qui le laisse à lui-même, études jamais terminées… Celui qu’on surnommera l’« American Dog » commet alors des vols, fait des séjours en prison, sombre dans l’alcool puis dans la drogue. L’écriture le tirera de sa noirceur, Le dahlia noir (1987) faisant enfin basculer sa vie.

Dans sa trilogie de plus de 2 500 pages, amorcée en 1995 avec Ame­rican Tabloid et achevée avec Underworld USA, il nous présente une facette plus romantique de lui. La passion amoureuse de ses protagonistes, en particulier dans le dernier opus, étonne et émeut. Rencon­tre avec un homme sombre qui, visiblement, a retrouvé le sourire…

Pourquoi cette fascination pour la période qui va de 1958 à 1972 ?

– L’assassinat de ma mère, en juin 1958, est l’événement qui m’a donné le goût d’écrire des polars. C’est ce qui, à la base, stimule mon imagination et explique la date du début de ma trilogie. Après le Quatuor de Los Angeles, tétralogie sur ma ville natale, je me suis aperçu que mes préoccupations devenaient de plus en plus politiques et urbaines. Je suis en outre tombé sur le roman Libra, de Don DeLillo, qui met en scène Lee Harvey Oswald, l’assassin présumé de John F. Kennedy. J’ai trouvé ce roman merveilleux et je me suis dit que ce serait intéressant de montrer tout le contexte politique de la fin des années 1950, avec les coups de la pègre, le FBI et les coulisses de la politique américaine. Je n’ai pas encore écrit à Don DeLillo pour le remercier d’avoir stimulé ainsi mon imagination, mais je compte bien le faire. Enfin, je dirais que je voulais revenir à l’univers de l’adolescent de 15 ans que j’étais quand Kennedy est mort.

Pourquoi dites-vous, dans American Tabloid, que « l’Amérique n’a jamais été innocente » ?

– Nous avons été des marchands d’esclaves, nous avons été des bourreaux. Pendant des siècles. Les gens tendent à oublier ces faits.

Après avoir lu la trilogie, en repensant à tous les trafics de drogue et d’armes que vous décrivez, aux abus de pouvoir, à l’omni­présence de la pègre et du FBI, on se dit que les États-Unis ont bien mal tourné après la Deuxième Guerre mondiale.

– Ce n’est pas tant que l’Amérique a mal tourné, c’est plutôt qu’à ce moment-là les magouilles et la politique sale sortent au grand jour. La population devient alors sceptique. L’Amérique que je décris est noire, corrompue, c’est vrai. Mais il ne faut pas l’oublier, l’Amérique a également fait le bien à la même époque : elle a vaincu les nazis et l’armée impériale japonaise. Mais bon, une nation impérialiste comme les États-Unis se fait tôt ou tard prendre la main dans le sac.

Pourquoi croyez-vous que les gouvernements américains des années 1950 et 1960 ont accordé autant de pouvoir au FBI ?

– En grande partie à cause de la peur du communisme. Peur tout à fait justifiée. N’oublions pas que Staline a exécuté deux fois plus de Juifs que les nazis.

Que représente pour vous Edgar J. Hoover, directeur du FBI de 1924 à sa mort, en 1972, et personnage qui revient dans les trois romans de la trilogie ?

– Il représente un personnage fabuleux, involontairement pissant de rire ! Il formait avec un de ses collègues un couple gai, façon victorienne. Il maintenait sa relation amoureuse strictement secrète et n’a probablement jamais baisé avec son partenaire. Une autre rumeur veut qu’il eût du sang noir. Ce qui explique d’ailleurs son obsession de vouloir calomnier Martin Luther King. Manœuvre qui n’a jamais fonctionné.

Vos protagonistes sont excessifs, voire possédés. Ils tuent, baisent, consomment de la drogue, sont hantés par des fautes commises dans le passé. En quoi vous ressemblent-ils ?

– Je n’ai jamais tué qui que ce soit, mais comme eux je suis obsédé par les femmes. Dans Underworld USA, j’explore beaucoup cette facette. Je dirais que c’est mon livre le plus romantique, le plus émouvant. Prenons par exemple le personnage de Don Crutchfield, qui existe vraiment et à qui j’ai payé une jolie somme pour pouvoir m’inspirer de sa vie. Certains aspects du passé du personnage sont inspirés de mes propres expériences, d’autres des expériences du vrai Crutchfield. C’est vous dire que je m’investis beaucoup dans mes protagonistes.

Vous n’êtes pas toujours tendre à l’égard de John F. Kennedy…

– Je ne le déteste pas et je ne suis pas non plus amoureux de lui. C’était un président moyen, correct. On oublie trop souvent qu’il a trahi les exilés cubains. C’était un homme obsédé par les femmes. Mais toute cette histoire qu’on a montée en épingle voulant que « Jack » et Marilyn Monroe aient eu une grande relation amoureuse, c’est de la foutaise ! Ils ont baisé ensemble six, sept fois, et c’est tout. En revanche, son frère Robert a été un des grands adversaires de la pègre aux États-Unis. Et lui ne trompait pas sa femme.

Pourquoi dites-vous que Martin Luther King est le plus grand Américain du 20e siècle ?

– Parce que ça prend une force physique et une détermination du tonnerre pour mener, comme il l’a fait, une croisade pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis. De plus, il mettait sciemment sa vie en danger dans les rassemblements. Il savait très bien que beaucoup voulaient l’assassiner.

Underworld USA couvre la période de 1968 à 1972. Qui étiez-vous alors ?

– J’étais plongé dans la consommation de drogue jusqu’aux oreilles. J’étais un voyeur, un cambrioleur. Et même, à l’occa­sion, un prisonnier. Pour tout dire, j’étais un loser. Mais j’étais aussi un autodidacte qui passait son temps à lire.

Pourquoi accordez-vous une place si importante au producteur de cinéma Howard Hughes ?

– Voilà tout un personnage ! Il était raciste, homophobe, obsédé par la peur de contracter la syphilis. Un personnage comme ça, ça ne s’invente pas ! Et bien sûr, c’était un des grands hommes de pouvoir de l’époque.

Vos romans se situent des années 1940 aux années 1970. Pourquoi ne pas aborder les meurtres et les scandales d’aujourd’hui ?

– Parce que ça ne m’intéresse pas : je ne lis pas les journaux, je ne regarde pas la télé, je n’ai pas d’ordinateur et j’écris à la main. Et aussi parce que je planifie mes romans pendant des années. Je suis un romancier qui travaille le passé, pas le présent. Enfin, c’est aussi parce que je ne veux pas écrire des romans qui ressemblent à ceux des autres écrivains.

Pourquoi dites-vous parfois, en entrevue, que Ronald Reagan est le meilleur président des États-Unis des 40 dernières années ?

– Il a été à la barre des États-Unis au cours d’une décennie qui a connu une prospérité rare. Le communisme s’est effondré sans qu’une seule balle soit tirée. Tout le monde sous-estimait et sous-estime encore Ronald Reagan. Ce n’était pas un homme parfait, mais c’était un président plus progressiste qu’on ne le croit. Par exemple, on oublie trop souvent que c’est lui qui a mis en place les lois qui ont légalisé l’avortement. Alors, Reagan, horrible fasciste ? Pas du tout. Les faits nous obligent à brosser de lui un portrait plus nuancé.

À une journaliste qui vous demandait, lors de la sortie d’American Tabloid, en 1995, si les États-Unis auraient un jour un président noir, vous avez raconté la blague suivante : « Jesse Jackson demande à Dieu s’il peut lui poser deux questions. – D’accord, répond Dieu. – Est-ce qu’il y aura bientôt une femme présidente des États-Unis ? – Pas de ton vivant, Jesse. – Est-ce qu’il y aura bientôt un Noir président ? – Pas de mon vivant, Jesse ! » Que répondriez-vous à cette journaliste aujourd’hui ?

– C’est une merveilleuse blague, en effet. Et cela m’étonne qu’elle n’ait pas été reprise plus que ça dans Twitter…

Mais je croyais qu’Internet ne vous intéressait pas…

– C’est ma copine qui me tient au courant. [Rire] Écoutez, l’élection d’Obama a été un événement magnifique. Mais voyons un peu ce qu’il fera comme président. Je trouve déjà qu’il dépense trop. Il ne s’aperçoit pas que dépenser est au mieux un pansement, une solution à court terme. Enfin, espérons que le désastre écologique dans le golfe du Mexique ne le fera pas couler totalement sur le plan politique…