La samba des favelas

Des appartements terrasses de São Paulo aux bas-fonds de ses bidonvilles, la chute n’est pas aussi abrupte qu’on le croit.

La samba des favelas
Photo : Hannah

« Je ne peux pas faire pire. » C’est avec ce slogan dérisoire que le clown Tiririca a recueilli plus de votes que tout autre candidat aux élections législatives brésiliennes, en octobre dernier. S’il réussit à prouver qu’il n’est pas analphabète, ce pitre à perruque blonde représentera São Paulo au Congrès, où il a promis de se tourner les pouces. La plus grande ville du Brésil n’en est d’ailleurs pas à son premier cirque électoral : un rhinocéros (un vrai, pas un parti) a déjà siégé au sein de son conseil municipal.

On comprend mieux le désabusement aigu des électeurs paulistos quand on lit Fils d’Helió­polis, de James Scudamore ­­- un roman où le rire est d’un jaune aussi acide qu’un verre de caïpirinha. Le narrateur, Ludo dos Santos, y décrit une mégalopole « livrée aux assauts conjoints des forces de la croissance et du délabrement », qui a poussé de façon si débridée qu’elle doit aujour­d’hui faire face à des pro­blèmes d’urbanisme et de société insurmontables. Pendant que les pauvres s’entassent par millions dans les favelas, les très riches (la ville compte un nombre appréciable de milliardaires) se réfugient toujours plus haut dans les airs, au sommet de leurs quelque 5 600 tours d’ivoire. Soucieux d’échapper aux tentatives d’enlèvement et aux embouteillages interminables, ils se sont constitué le plus grand parc d’hélicoptères au monde. James Scudamore décrit avec une ironie caustique leur ballet aérien, alors qu’ils volent de gratte-ciel en gratte-ciel sans plus jamais redescendre au niveau du sol.

Comme beaucoup de ses concitoyens, Ludo est con­vain­cu que les choses ne pourraient être pires, et il a pris le parti de s’en moquer. Il est bien placé pour le faire. Né dans la favela d’Heliópolis, il a eu la chance d’être adopté par un grand magnat des supermarchés. Il a vécu une jeunesse dorée dans un quartier résidentiel sécurisé. Il a étudié dans un collège américain privé. Il a été pistonné pour un emploi peinard dans une agence de publicité. Sa famille, toutefois, ne le laisse pas oublier qu’il a déjà été mendiant. Les gardes armés et les chiens non plus, qui n’arrê­tent pas de le prendre pour un intrus.

Ludo pourrait être un autre de ces héros mélancoliques écartelés entre deux mondes, mais James Scudamore, qui voue une nette préférence aux personnages truculents, le rend provocateur, cynique et insolent. « La chance que j’ai eue m’a aveuglé », dit-il, et il fait tout pour la saboter. Il entretient une liaison avec sa sœur adoptive, trompe son meilleur ami, manque de respect envers son patron et met sa vie en danger en s’aventurant dans les favelas, où « les cerfs-volants servent à signaler l’arrivée de la police aux traficantes ». Il en absorbera toute la violence et, dans un moment de douleur extrême, aura une révélation fulgurante sur ses véritables origines.

James Scudamore ne se limite pas à suivre Ludo à travers les ruelles escarpées et les cagibis surpeuplés. Il explique comment les gangs de rue, malgré leurs méthodes impitoyables, redistribuent l’argent de la drogue pour subvenir aux besoins de la collectivité. Il mesure les effets des récents programmes de régularisation foncière, qui concèdent des titres de propriété aux habitants des favelas. Les grandes entreprises rêvent maintenant d’exploiter cet important marché, menaçant l’économie paral­lèle qui s’y était développée. « C’est le royaume de l’anar­chie », concède Ludo. « Mais quelque part, ça fonctionne. » On se demande si l’État, en essayant d’y mettre de l’ordre, ne va pas tout empirer.

 


ET ENCORE…

James Scudamore a grandi au Japon et au Brésil, où son père travaillait dans l’industrie chimique. À São Paulo, sa mère s’occupait de l’orphelinat d’Heliópolis, aussi a-t-il passé sa jeunesse à jouer avec les enfants des favelas. Il a étudié le français à Oxford, travaillé en publicité. Maintenant âgé de 34 ans, il vit entre Londres et Hongkong, où il enseigne l’écriture. Il admire Vladimir Nabokov et J.G. Ballard, mais son plaisir coupable est Astérix.

Fils d’Heliópolis, par James Scudamore, 10/18, 300 p., 32,95 $.

 

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