La science-fiction à l’école

Biologiste et écrivaine, Julie Czerneda utilise la science-fiction en classe depuis 20 ans. Les guides pédagogiques qu’elle a créés servent à enseigner l’éthique et le sens critique. Les élèves adorent.

Julie Czerneda
Photo : J. Roger Czerneda

Comme tout auteur de science-fiction, la Canadienne Julie Czerneda (54 ans, 13 romans) a la tête dans l’avenir. Mais elle a aussi les pieds ancrés dans le présent. Biologiste de formation (elle a étudié le comportement reproducteur des têtes-de-boule, une espèce de petits poissons), elle a surtout gagné sa vie comme rédactrice et éditrice de manuels scolaires.

Depuis une vingtaine d’années, elle est spécialiste de l’utilisation de la science-fiction comme outil pédagogique. Elle a publié des anthologies et des guides, et donné des ateliers, au Canada et aux États-Unis, à des élèves comme à des enseignants, de la maternelle au préuniversitaire. Elle animera d’ailleurs quelques ateliers à Montréal au début d’août, à l’occasion d’Anticipation 2009, 67e congrès mondial de science-fiction.

L’actualité l’a jointe à Orillia, en Ontario, où elle habite.

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Utiliser la science-fiction en classe, est-ce vraiment sérieux ?

– C’est un outil pédagogique très intéressant. Une des difficultés dans l’enseignement des sciences est d’amener les élèves à dépasser la mémorisation des données pour comprendre la vision du monde qui en découle et en prévoir les conséquences. Le roman de science-fiction est utile, parce qu’il permet de jouer avec une idée. Supposons qu’on m’invite dans une classe où il est question de nanotechnologies. Je demanderais aux élèves d’imaginer, par exemple, un nanorobot qui réparerait la moelle épinière. Mais l’intervention, très chère, ne pourrait pas être offerte à tous les Canadiens. Qu’arriverait-il ? La science-fiction est un véhicule pour apprendre à réfléchir, développer la créativité et le sens critique.

 

N’y a-t-il pas risque d’enseigner de la fausse science ?

– On n’utilise pas la science-fiction pour enseigner la science, mais ce qu’il y a autour. L’éthique, les enjeux sociaux, la morale, le jugement… Et on part des connaissances scientifiques que les jeunes ont déjà acquises. À la maternelle, par exemple, je peux demander : de quoi auriez-vous besoin pour vivre sous l’eau ? Les enfants sont parfaitement capables de dire qu’ils auraient besoin d’une bulle d’air et d’imaginer cette vie-là. La science-fiction ouvre les portes de l’imaginaire. Je me souviens d’une classe d’adolescents où on travaillait sur les changements climatiques. Les jeunes ont tous entendu parler des dangers de la pollution, et ils se sentent à la fois terrifiés et impuissants. Alors, ils choisissent souvent de ne pas y penser. Je leur ai proposé d’écrire, en groupe, une nouvelle sur ce thème. Ils ont créé des personnages aux prises avec le fait que leur ville avait des ressources, mais pas la ville voisine. Ils ont imaginé les conséquences. C’était possible grâce au recul que la science-fiction leur permettait de prendre.

Comment réagissent les enseignants ?

– Très bien, en général. La seule exception, peut-être : les profs plus âgés qui ont l’habitude d’utiliser la science-fiction pour y traquer les erreurs scientifiques. Bien sûr, certains romans sont moins exacts que d’autres sur le plan scientifique. Le problème, c’est qu’insister sur les erreurs ne favorise pas l’esprit critique des élèves. Tout ce qu’ils pigent, c’est qu’ils sont des imbéciles s’ils ont aimé tel film ou tel roman, parce que celui-ci contient telle ou telle bêtise. Cela dit, on peut utiliser les erreurs, à condition d’aller plus loin. On ne peut voyager plus vite que la lumière ? C’est ce qu’on croit, dans l’état actuel de nos connaissances. Mais on ne peut dire que c’est impossible, parce qu’on n’en sait rien. On peut demander aux élèves de fouiller dans la science pour dénicher des solutions : changer quelque chose dans la relativité ou aller dans une autre dimension, des pistes que la NASA examine… Ce faisant, on amène l’enseignement à un tout autre niveau.

 

La science-fiction peut-elle susciter des carrières scientifiques ?

– J’aimerais le croire. Elle aide à tout le moins à former des personnes plus responsables, parce que plus conscientes des conséquences futures de leurs comportements. Ce dont je suis certaine, c’est que l’école, qui est tellement occupée à enseigner les sciences, oublie parfois de faire passer l’idée que toute avancée scientifique se produit dans un contexte. La science-fiction, elle, illustre bien que la science est faite par des personnes qui pensent et agissent en fonction de la société dans laquelle elles vivent, à l’époque où elles vivent. Elle sert à ancrer la science dans la réalité et à lui donner de l’humanité. Ça peut inciter des élèves à s’intéresser à la science. Et à devenir de meilleurs scientifiques…

 

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