La télé a-t-elle perdu le nord ?

Suivre ses émissions préférées, chaque semaine, « même heure, même poste » ? Dépassé. Aux États-Unis, depuis l’arrivée de Hulu TV, on peut regarder ce qu’on veut, quand on le veut. Et au Québec, ça s’en vient !

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Michel Fradette, de Montréal, n’est pas du genre à perdre une soirée à zapper d’une chaîne à l’autre en quête de quelque chose de divertissant à se mettre sous les yeux. Non. Lorsqu’il veut regarder ses émissions américaines préférées, ce trentenaire.com ouvre son Mac portatif et accède au site de diffusion vidéo Hulu. Là, le chef de produits à Yahoo! Québec se sert comme à un buffet : un épisode de House, quelques minutes de Saturday Night Live, un extrait bidonnant de la série The Office. « Ce que j’aime de Hulu, c’est sa simplicité d’utilisation », me dit cet accro d’Internet, en passant en trois clics de l’émission The Tonight Show au film Ghostbusters. À première vue, Hulu, la nouvelle coqueluche du Web, remplit la promesse affichée sur sa page d’accueil : « Regardez vos émissions préférées. N’importe quand. Gratuitement. »

Hulu — que le magazine Time a placé au quatrième rang des plus grandes inventions de 2008 — est la dernière nouveauté d’un phénomène qui prend d’assaut l’univers de la télévision : la vidéo sur demande (VSD). Retenez ce terme. Bientôt, c’est vous qui déciderez de ce que vous regardez. Pas les directeurs de la programmation des réseaux !

Pour l’instant, seuls les Américains ont accès à Hulu.com. Et les privilégiés qui disposent d’une connexion Internet américaine, comme Michel Fradette (à qui son employeur fournit un accès Internet par l’intermédiaire d’un serveur situé aux États-Unis). Mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’on voie apparaître un Hulu québécois.

Véritable caverne d’Ali Baba de l’audiovisuel, Hulu (« porteur de choses précieuses », en chinois) renferme tout ce qu’il faut pour qu’on puisse s’évader. Imaginez, plus de 900 émissions de télé et de films — d’un épisode de Ma sorcière bien-aimée datant des années 1960 à un documentaire sur les volcans fraîchement réalisé — accessibles en tout temps, au bout de la souris… Tout ce qu’on vous demande en retour, c’est de regarder des publicités — en nombre restreint, mais impossibles à zapper.

Créé par deux géants américains des médias, NBC Universal et News Corporation, Hulu a fait fureur dès son lancement, en mars 2008. En septembre seulement, on a regardé pas moins de 142 millions de films !

La liberté de choix fait déjà partie des mœurs télévisuelles québécoises — en fait, depuis l’apparition de la télécommande. Des câblodistributeurs permettent à leurs clients de louer des films sans quitter le confort de leurs pantoufles. Des chaînes télévisées repassent leurs meilleures émissions dans Internet. Des centaines de millions de clips sont vus chaque jour dans YouTube (ce dernier vient d’ailleurs, pour contrer Hulu, de conclure une entente avec MGM afin de créer une chaîne en ligne qui proposera dans les prochains mois au public américain des films classiques et des émissions de télé). De son côté, Apple vend pour quelques dollars dans son iTunes Store des produits audiovisuels pour l’ordinateur ou le iPod. Et la console de jeu Xbox 360, de Microsoft, permet désormais de télécharger des jeux, mais aussi des films en HD. Comme le dit la chanson : « C’est rien qu’un début ! »

La vidéo sur demande, à la télé ou à l’ordi, c’est « la voie de l’avenir », affirme Kaan Yigit, de Solutions Research Group. Selon cet institut de recherches torontois, le quart des internautes canadiens ont regardé la télé par Internet au cours du mois d’octobre 2008. Et la moitié des quatre millions d’abonnés du câble numérique au Canada utilisent un service de vidéo sur demande.

C’est au Québec que l’engouement est le plus marqué. Les deux tiers des 900 000 abonnés du câble numérique de Vidéotron utilisent le service « illico sur demande » compris dans leur forfait. Offert depuis 2003, illico est à la fois un vidéoclub virtuel et un répertoire d’émissions à voir ou à revoir. Grâce au terminal numérique branché au téléviseur (un appareil qu’on loue ou qu’on achète à moins de 100 dollars), on peut télécharger gratuitement des émissions-vedettes archivées de TVA (Le banquier, Occupation double, Annie et ses hommes), l’intégrale de Lance et compte et autres séries québécoises à succès (Fortier, Omertà, Le négociateur). À la sélection de superproductions (que Vidéotron facture au prix d’une location vidéo) viennent de s’ajouter récemment des films d’auteur en version originale.

En novembre dernier, Quebecor a également lancé Éléphant, initiative qui, au cours des prochaines années, permettra de voir par illico quelque 800 films du répertoire québécois, de Bonheur d’occasion à La vraie nature de Bernadette. Des films qui, dans certains cas, n’ont pas été vus depuis des décennies. « C’est un legs éternel aux générations futures », a dit le grand patron de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, au lancement d’Éléphant. C’est en tout cas un aperçu des possibilités qu’offre la vidéo sur demande.

Illico aura reçu 40 millions de commandes en 2008, soit quatre fois plus qu’en 2005. « C’est un énorme succès », dit Isabelle Dessureault, vice-présidente aux affaires générales de Vidéotron. « Pour nos abonnés, c’est devenu une nouvelle façon de consommer la télé. »

Les horaires des chaînes traditionnelles seront bientôt dépassés. Déjà, nous assistons à une « perte de contrôle de l’offre ordonnée », déclarait récemment Gilbert Ouellette, président du cabinet de consultation Radar services médias, devant une trentaine de personnes de l’industrie des communications venues entendre sa conférence à l’UQAM. « Prime time is anytime » (les heures de grande écoute sont à toute heure), dit-on de plus en plus chez les Américains.

Parlez-en à Noëmie Forget. Avant 20 h, elle n’a pas un demi-clin d’œil à accorder au menu des réseaux de télévision. C’est que cette jeune mère de Montréal est chaque soir le personnage central de son propre « feuilleton », mettant en vedette sa petite famille (qui comprend deux jeunes enfants), aux prises avec des intrigues de purée de pommes de terre et d’éclaboussures dramatiques à l’heure du bain. « C’est seulement après 20 h que j’ai du temps pour la télé », dit-elle. À cette heure, la plupart de ses émissions favorites ont déjà été diffusées. Elle utilise donc de plus en plus le service illico sur demande, de Vidéotron. « J’y vais environ une fois par semaine, surtout pour les films et les spectacles Juste pour rire. »

L’ennui, c’est qu’elle ne retrouve pas toujours ce qu’elle voudrait vraiment regarder. Comme l’émission Super Nanny, diffusée à Canal Vie. « S’il y avait toutes les émissions de tous les réseaux sur illico, ce serait un gros plus. » Vidéotron y travaille. « Il y a des discussions avec d’autres chaînes en ce moment, dit Isabelle Dessureault. Par exemple, nous avons des pourparlers très prometteurs avec Radio-Canada. »

Les autres réseaux de télévision québécois ne sont pas insensibles aux charmes de la vidéo sur demande. Mais pour l’heure, c’est surtout sur le Web que la partie se joue.

Le « nouveau » TQS offre dans Internet plus de 33 000 extraits de ses émissions phares, dont Le midi avec André Arthur, 110 % et Le retour avec Benoît Gagnon. Télé-Québec présente notamment des épisodes intégraux d’émissions, telles que Bazzo.tv, La vie en vert ou Kilomètre zéro. Cet automne, ARTV a présenté par Internet, avant la diffusion télé, la nouvelle saison de son magazine culturel Mange ta ville.

C’est cependant Radio-Canada qui remporte la palme, avec plus de 150 émissions offertes en ligne (en tout ou en partie) à radio-canada.ca. En octobre dernier, sa console audio-vidéo a reçu 2,1 millions de visites. Une augmentation de 40 % en un an. « On se rend compte que, si on donne du contenu de bonne qualité sur le Web, les gens vont venir le regarder », dit Geneviève Rossier, directrice générale d’Internet et des Services numériques de Radio-Canada.

Fait intéressant : en octobre, l’émission la plus populaire du site de Radio-Canada a été le Téléjournal 22 h. C’est donc dire que de nombreux internautes ne regardent plus le bulletin d’informations de fin de soirée… en fin de soirée ! Dans quelques années, sera-t-il encore pertinent de nommer ce bulletin le Téléjournal 22 h ?

Ce n’est cependant pas pour tout de suite. Le Canada accuse quelques années de retard sur les États-Unis, où les Hulu et YouTube font déjà passer les chaînes de télé pour des concepts rétro. Reste qu’il ne fait aucun doute que la vidéo sur demande s’imposera dans un proche avenir. « Lorsque toutes les émissions de tous les réseaux seront offertes à la demande, il sera difficile pour les chaînes traditionnelles de rivaliser », dit Gilbert Ouellette, de Radar services médias.

Les gens continueront peut-être de regarder à la télévision classique les émissions à voir en direct, comme les manifestations sportives, ajoute l’analyste en nouveaux médias Alan Sawyer. « Mais à plus ou moins long terme, le modèle traditionnel de la télévision, avec une programmation, est appelé à disparaître. »

Et lorsque la VSD renversera pour de bon la dictature du télé-horaire, le simple téléspectateur pourra clamer haut et fort : « Vive la télé libre ! »

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