La télé prend vie

Stéphane Bourguignon n’avait jamais écrit pour la télé, Patrice Sauvé faisait ses premières armes de réalisateur de fiction. Ensemble, ils ont réinventé le téléroman.

Fin de l’après-midi, dans un bar funky du boulevard Saint-Laurent. Deux gars discutent du sens qu’ils souhaitent donner à leur vie.

« Ce que je veux, ce que je cherche, c’est avoir une présence au monde authentique. Comme disait [le poète portugais] Pessoa, je veux être moi-même sans condition.

– C’est ça, dit l’autre. Être libre, c’est le plus difficile. Être libre par rapport à soi-même. »

Pas étonnant que ces deux gars-là aient renouvelé la façon de faire de la télé au Québec. La Vie la vie, c’est leur histoire à eux: Stéphane Bourguignon et Patrice Sauvé sont dans la trentaine, vivent à Montréal, ont du talent, des idées, refusent la vie préfabriquée. Leur télésérie – plus de 1,3 million de fans chaque lundi, à 19 h 30, à la SRC -, c’est aussi l’histoire d’une rencontre qui a changé leur vie. Ni l’un ni l’autre n’avait fait de fiction télé avant ce Thirtysomething québécois quatre fois primé aux Gémeaux l’automne dernier.

Stéphane Bourguignon, 38 ans, est d’abord romancier. Son premier livre, L’avaleur de sable (Québec Amérique), est resté six semaines sur la liste des best-sellers. Son deuxième, Le principe du geyser, fera bientôt l’objet d’une adaptation cinématographique en anglais par Roger Frappier. Il a aussi été scripteur et concepteur pour des humoristes. Quant à Patrice Sauvé, 35 ans, il a réalisé des émissions jeunesse (Génération W), des magazines culturels (Bons baisers d’Amérique) et des documentaires, après des études de cinéma à Concordia.

Le succès de La Vie la vie, selon Jean-Pierre Desaulniers, professeur de communications à l’Université du Québec à Montréal, tient à l’harmonie entre les textes et le traitement télévisuel: « Le choix des séquences, la dramatisation, la musique, les dialogues, le contenu tout est fondu en une même opération. On a rarement vu ça. » C’est d’ailleurs dans le traitement visuel, dit-il, que la série se distingue du téléroman 4 et demi…, consacré aux 30 ans, qui l’a précédée. « La Vie la vie doit beaucoup aussi à Un gars, une fille, qui a fait éclater les normes de la réalisation télé. » La grande innovation de la série, d’après lui, est de ne pas s’être limitée à de petites capsules d’expérimentation formelle de temps en temps, à des ellipses ou à des répétitions ici et là, mais « d’avoir systématisé l’ensemble de ces procédés ».

Quand les producteurs de Lux Films et de Cirrus Communications ont fait appel à Patrice Sauvé, Stéphane Bourguignon avait déjà écrit cinq épisodes. « J’ai tout de suite vu que je pouvais faire un hymne à notre génération, dit le réalisateur. Au Québec, nos héros survivent mal. Je voulais faire l’apologie de ce qui nous arrive à nous, aujourd’hui, en faire quelque chose de grand. »

Stéphane Bourguignon a mis quatre ans à écrire les 39 épisodes. « J’ai exploré différents procédés de narration, dit-il. J’ai essayé de trouver pour chaque épisode une forme qui soit adéquate au fond. Ça donne des émissions de 40 scènes à la demi-heure, alors qu’un téléroman normal en compte 30 à l’heure. »

La formule qui en résulte ressemble aux Simpson en fait de rapidité télé, selon Patrice Sauvé. « Il y a également des éléments de syntaxe qui appartiennent au cinéma. On accepte maintenant dans les films des images qui sautent (jump cuts) et des accélérés. Les vidéoclips aussi ont innové dans ce sens-là. Mais on n’avait pas vu ça dans une forme dramatique à la télé. »

Le tournage est terminé. Le dernier épisode sera présenté en avril prochain. Il n’a jamais été question que Stéphane Bourguignon prolonge l’expérience. Il retourne à l’écriture de son troisième roman, amorcé il y a quatre ans. Patrice Sauvé, lui, en est aux dernières modifications de montage. Une boîte de production l’a déjà pressenti pour une télésérie fantastique, une autre lui a proposé un projet de long métrage pour enfants.

Jean-Pierre Desaulniers trouve remarquable la tendresse qui se dégage de La Vie la vie. « Les gens s’aiment, sincèrement, se soutiennent. Ils forment un clan extrêmement soudé, ils sont complices. Cela correspond à la recherche d’une nouvelle convivialité, un courant très actuel dans notre société. C’est l’antinomie de La petite vie, au fond, où on vit ensemble en se haïssant. Dans La Vie la vie, les cinq se sont choisis: ils sont ensemble parce qu’ils s’aiment! »

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