La tête en France, la plume au Québec

Installé à Bordeaux depuis 1996, Éric Plamondon écrit des romans traitant principalement… de l’Amérique. Et cette particularité a fait de lui l’un des auteurs québécois préférés des Français.

Photo : Michel Arseneault

Il fut un temps où l’écrivain Éric Plamondon avait ses petites habitudes à Bordeaux. Le matin, il noircissait ses cahiers dans un café de la place du Palais (où on ne trouve plus de palais depuis 221 ans). Le soir, il lui arrivait de débarquer à l’improviste au bar Saint-Michel, à l’ombre de l’effrayante basilique gothique du même nom. Ce Québécois était assuré de croiser des copains.

Ça, c’était avant la pandémie. Maintenant, comme les bars et cafés sont fermés, il se contente de siroter des « petits bordeaux » à la maison. Il jure d’avoir trouvé un rouge tout à fait honnête à deux euros (trois dollars). En vinier, il est vrai. Pour se faire plaisir, toutefois, il aime à déboucher un Château Les Ormes Sorbet, un médoc que les parents de sa femme, Française suivie et épousée il y a 25 ans, lui ont fait découvrir.

Éric Plamondon est né sur des rivages moins propices au cabernet sauvignon qu’à l’épinette noire. À Donnacona, lorsqu’il était adolescent, on buvait moins de vin que de bière. Elle coule à flots dans son dernier livre, Aller aux fraises (Le Quartanier). Dans ce recueil de trois nouvelles, l’auteur revient sur ses 17 ans, les lits d’eau et Iron Maiden, entre autres.

Dans une France qui fait une plus large place aux écrivains québécois, il est l’un des plus lus après Dany Laferrière, réussissant l’exploit de convaincre une critique parisienne parfois mordante et d’atteindre un public de plus en plus nombreux.  

Éric Plamondon m’a donné rendez-vous sur la place Canteloup, la plus grande de Bordeaux. Il arrive à l’heure convenue, attache son vélo et, aussitôt assis sur un banc au soleil, se roule une cigarette. Il vient de recommencer à fumer après 18 ans d’abstinence. Il en grille une lorsqu’il se sent un peu nerveux, comme c’est le cas en ce moment. À cause du reporter de L’actualité. « Ça m’intimide », avoue-t-il.

Les journalistes, il ne devrait pourtant pas les craindre. Depuis la parution de son premier livre, Hongrie-Hollywood Express, en 2011, ils ne cessent de l’encenser, tant au Québec qu’en France. À Paris, Le Figaro l’a même comparé à Rimbaud. Il ne faut pas s’en étonner, on tourne les pages de ses romans, qui font la part belle à la poésie, comme celles d’un herbier renfermant fleurs et brindilles, en se demandant : « Où peut-il bien avoir trouvé ça ? »

Son élégant blouson de cuir lui donne une allure svelte et sportive. Éric Plamondon ne pratique toutefois qu’un seul sport, une discipline qu’il a élevée au rang de sport extrême : l’écriture. Avec son stylo-feutre Paper Mate, il est capable de noircir 40 pages pour n’en retenir que 5 au final. Ses livres sont courts (Oyana, paru en 2019, fait 152 pages), parfois très courts (Ristigouche, sorti en 2013, en compte 56), et ses chapitres n’ont souvent qu’une seule page. Ce n’est pas par manque d’inspiration : son journal en comporte déjà 2 000. C’est un peu normal, il a commencé à le tenir quand il était encore aux études…

L’écriture, ce fils d’instituteur et de serveuse est tombé dedans à l’adolescence. Il a commencé par pondre des textes pour Round Blue Fish (RBF), le groupe de heavy metal de sa polyvalente. Dont « Briser la boîte de kleenex », que tout le monde a oublié, sauf le chanteur de RBF, Simon Germain. Cet ami, qu’Éric Plamondon considère comme un frère, se souvient de lui comme d’un garçon « un peu timide, pas très fonceur ».

Pour quelqu’un de « pas très fonceur », Éric Plamondon a beaucoup roulé sa bosse. Après l’université (bac en journalisme et communication à Laval, maîtrise en études littéraires à l’UQAM), il a notamment été barman, serveur et professeur. À Québec, Vancouver et Toronto, dans l’ordre. Cela ne s’est pas toujours bien passé. Cet auteur, qui a remporté de nombreux prix littéraires, dont le prix France-Québec en 2018, reconnaît volontiers avoir touché des prestations d’aide sociale à l’époque où il vivait à Montréal.

Aujourd’hui âgé de 52 ans, il manque encore et toujours de confiance en lui, selon Simon Germain. Les passages à vide, les petits boulots et son divorce y seraient-ils pour quelque chose ? « C’est plus profond que ça, répond le principal intéressé. Ç’a toujours été là. »

C’est « là », mais pas dans sa prose. À l’heure de l’autofiction triomphante, il fallait du courage pour s’attaquer à de grandes questions comme le colonialisme (dans Taqawan) ou le nationalisme (en l’occurrence basque, dans Oyana). Il ne fallait pas avoir froid aux yeux pour consacrer une trilogie (1984, parue au Quartanier) à Johnny « Tarzan » Weissmuller, Steve « Apple » Jobs et Richard (écrivain américain impossible à réduire à un seul mot) Brautigan.

L’influence de ce romancier inclassable sur Éric Plamondon est évidente. Surtout sur son style, qu’il décrit comme « fragmenté ». Les intrigues de ses livres n’empêchent pas ceux-ci de renfermer des « fragments » de scénarios, de documents d’archives, de brefs pontificaux et d’articles de journaux — notamment.

« Le réel se construit comme ça, explique-t-il. Dans la vie, la connaissance procède par bribes. Cela me permet de multiplier les points de vue, de montrer la pluralité, de souligner les ambiguïtés du monde. La littérature, ce n’est pas du noir et blanc. L’éclatement me permet de fabriquer un grand casse-tête. À chaque lecteur de l’assembler. »

C’est l’heure de se délier les jambes, et mon hôte m’invite à faire quelques pas. À quelques rues de là, un autre banc nous attend sur la place du Parlement (où on ne trouve plus de parlement depuis 1790).

Sa « culture politique », Éric Plamondon l’a acquise en France, glisse-t-il. Et il suffit de lire ses deux derniers romans pour comprendre que son regard sur le monde est ancré à gauche. Taqawan et Oyana, respectivement inspirés par la crise du saumon à Restigouche, en Gaspésie, en 1981, et la fin du conflit au Pays basque, parlent de femmes, d’injustices et d’histoire.

Ses opinions politiques — en ce moment, il est remonté contre l’interminable état d’urgence sanitaire en France —, Éric Plamondon ne se prive pas de les claironner. C’est une marque évidente de son intégration. « En France, lorsqu’on fait la connaissance de quelqu’un, on sait pour qui il vote avant de savoir ce qu’il fait dans la vie », a-t-il pu constater.

Au Québec, c’est l’inverse, ajoute l’écrivain. Ayant la double nationalité, il prend un plaisir évident à comparer sa terre natale et son pays d’adoption, leurs travers comme leurs beaux côtés. Entre ces deux pays, son accent balance : tantôt québécois, tantôt français. Il est capable de dire « vachement » et, deux minutes plus tard, « pogner la patente ». Il ne s’en excuse pas. « Ma spécialité, c’est d’avoir le cul entre deux chaises. »

Mais ne lui demandez pas, lui qui est publié chez des éditeurs québécois et français, lui qui vit dans un entre-deux, s’il écrit pour des lecteurs de Montréal ou de Paris. « Si on se pose la question, on n’écrit pas. J’écris parce que je ne peux pas faire autrement. »

Son attachement au Québec est patent. Sinon, il ne se vanterait pas de voir son unique enfant, étudiant à la Faculté de droit de Bordeaux, regarder les matchs du Canadien en direct. C’est à lui qu’Éric Plamondon a dédié son dernier livre, Aller aux fraises. Un « geste d’amour paternel », souligne-t-il, bien qu’il ignore si son fils, âgé de 18 ans, a fait l’effort de lire ses 80 petites pages. 

En France, les lecteurs d’Éric Plamondon peinent parfois à comprendre son vocabulaire. Le sujet est revenu sur le tapis en avril, à l’occasion d’une rencontre avec quelques-uns d’entre eux en Facebook Live. L’animatrice, une bibliothécaire des Landes, département du Sud-Ouest, lisait un extrait de son roman Taqawan à voix haute lorsqu’elle s’est interrompue, soudain perplexe. « J’ai besoin d’une traduction, là : “Le chiard a pogné”, qu’est-ce que ça veut dire ? » Après les explications empressées de l’auteur, elle a repris sa lecture en promettant de ne rien « divulgâcher » (québécisme sur le point de s’imposer en France).

Ce jour-là, certains participants à la rencontre ont laissé des commentaires sur l’accent de l’écrivain, considéré comme charmant. D’autres ont fait abstraction de son parler pour évoquer son propos. « Il témoigne bien que la vie est un combat, a écrit l’un d’eux, et heureusement, sinon on s’ennuierait. »

Ce ne sont pas les expressions québécoises qu’il utilise dans certains de ses cinq romans et deux recueils de nouvelles qui font de lui un auteur québécois, mais son regard sur le monde. C’est du moins ce qu’estime l’enseignant et libraire bordelais Rémi Philton : « Un écrivain français ne pourrait pas écrire ce qu’il écrit comme il l’écrit. » Car, bien qu’installé en Europe depuis 25 ans, Éric Plamondon ne parle quasiment de rien d’autre que de l’Amérique.

« Il a fallu que je vienne en France pour comprendre combien j’étais américain », dit Éric Plamondon. Au point de faire un road trip de cinq mois, de la Gaspésie au Montana, en 2012. Au point de travailler pendant 11 ans pour la filiale française d’une multinationale fabriquant du matériel médical, dont le siège social est à… Kalamazoo (Michigan).

Cet emploi, il a longtemps hésité à l’abandonner, en 2010, de crainte de ne pas arriver à joindre les deux bouts en tant qu’écrivain. « Quitter le confort du salariat n’a pas été le choix le plus simple », raconte ce grand indécis.

Si on se fie à ses ventes, il aurait tort de le regretter. Depuis qu’ils sont publiés par Le Livre de Poche, où l’écrivain a rejoint des auteurs de best-sellers comme Amélie Nothomb et Guillaume Musso, ses romans sont faciles à trouver partout en France. Les ventes de Taqawan, par exemple, ont déjà dépassé 50 000 exemplaires, un excellent résultat. Sans parler de sa percée en Allemagne, où le premier tirage de Taqawan (traduit par Anne Thomas) a été épuisé en trois mois…

Il y a 25 ans, Éric Plamondon avait hésité à prendre l’avion pour Paris, parce qu’il était en lice pour un poste d’enseignant au cégep de Valleyfield. Aujourd’hui, il se demande parfois à quoi aurait ressemblé sa vie s’il avait marché dans les pas de son père instituteur. « Je ne regrette rien, mais ma vie aurait été très différente si j’étais resté au Québec », croit-il. Aurait-il été plus heureux ? « C’est impossible à savoir, mais je sais que, même si ma vie est compliquée en ce moment, je n’ai jamais été aussi zen. »

Il refuse de parler de son prochain roman, qui doit sortir en septembre 2022. Il vient de terminer le premier jet. Son titre de travail et titre probable : Vendanges. Je devine qu’il sera question de vinification puisque l’auteur a déjà été homme à tout faire au vignoble du Château Franc Mayne, grand cru classé de Saint-Émilion, pendant une saison. Et je serais prêt à parier que, fidèle à lui-même, éclectique comme toujours, il parlera de l’importance du vin de Bordeaux dans la traite négrière, de l’influence du Tennessee whisky sur la littérature américaine et de la combustion de l’alcool-essence dans les voitures hybrides — entre autres.

Ma visite guidée de Bordeaux tire à sa fin. C’est l’heure de déjeuner-dîner. Comme presque tout est fermé, il faudra se contenter du kurde du coin. Où Éric Plamondon commande un kebab et, bien évidemment, un Coca-Cola.

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