La tragédie du John Bull

Avec l’aimable autorisation des éditions Michel Brûlé.

John Molson l’ancien avait enfin réussi à construire le plus grand bateau à vapeur du monde. Long de près de 60 mètres, le gigantesque John Bull est meublé et décoré avec un tel luxe, et équipé avec tant de raffinement que le gouverneur Lord Aylmer demandait à ce qu’on l’ancre devant le port lors de ses séjours à Montréal pour qu’il puisse le louer en guise de résidence flottante. C’est dire l’impression qu’un tel navire peut laisser aux habitants des deux rives, souvent pauvres et privés de tout, qui voient ce palace flottant relier deux villes anglaises au son de l’orchestre divertissant les passagers de la première classe. À bord de ces bateaux à vapeur règne alors une véritable ségrégation sociale. Les immigrants dépenaillés débarqués à Québec à destination du Haut-Canada ne paient ainsi qu’un shilling pour la traversée, mais sont massés sur le pont supérieur, exposés aux intempéries. À l’autre extrême, des passagers paient jusqu’à 12 livres,  l’équivalent de plusieurs centaines de nos dollars actuels, pour occuper de spacieuses cabines représentant la moitié de l’espace utile à bord. Ce nom de John Bull ne laisse pas indifférent non plus. À l’instar du nom Jean-Baptiste pour évoquer le Canadien de l’époque, Patrick pour l’Irlandais ou Jonathan pour  l’Américain, le nom John Bull désigne l’Anglais et, notamment, son caractère vaniteux et têtu.

Le 10 juin 1839, le John Bull revient donc de Québec avec à son bord une centaine de passagers. Le bateau accoste à Sorel pour se réapprovisionner et prendre en remorque une péniche du nom de Queen, avant de reprendre sa route. Vers 3 h du matin, le bateau se trouve devant le village de Lanoraie, dans L’Assomption. La plupart des passagers dorment profondément lorsque le  commissaire de bord, M. Thomas, est tiré de son sommeil par le  crépitement des flammes et constate que tout le centre du bateau est en feu, « les flammes progressant de façon si rapide vers la poupe qu’il serait difficile de tirer les passagers de leur sommeil et de les amener sur le pont principal à temps pour les sauver de l’élément destructeur ».

Personne n’a alors le temps de s’habiller ni de récupérer ses bagages. Certains doivent même s’échapper par les fenêtres. Le capitaine Vaughan ordonne donc de lancer les moteurs à plein régime et de foncer directement vers la rive. La Montreal Gazette du 11 juin poursuit ainsi le récit des faits :

C’est avec encore plus de tristesse que de colère que nous  sommes obligés de signaler que la conduite des habitants  canadiens envers les malheureux passagers du John Bull fut du genre à jeter le plus extrême discrédit sur leur ancienne  réputation de mansuétude, de bienveillance et d’hospitalité. On ne put les convaincre d’apporter la moindre aide sans les avoir auparavant assurés du paiement d’une somme supérieure à toute compensation raisonnable ; et quand ils mirent finalement leurs canots à l’eau, c’était de toute évidence bien plus pour se livrer au pillage que pour sauver des vies et des biens. Exemple de leur mauvaise conduite : à un gentleman qui  s’accrochait à la poupe du John Bull et qui appelait les  occupants d’un canot à son aide, ils refusèrent cruellement de le sauver à moins qu’il ne promette de leur donner dix dollars. Un autre passager qui demandait un verre d’eau se vit répondre  méchamment qu’il y en avait plein le fleuve. Et, véritable  scandale, on rapporte qu’ils étaient si assoiffés de pillage qu’ils arrachèrent les boucles d’oreilles de lady Ross [morte noyée]. Une grande quantité de bagages et d’autres articles qui  flottaient autour de l’épave furent plus tard retrouvés cachés.

Le Quebec Mercury du 13 juin 1839 en rajoute :

Plusieurs Canadiens dotés de canots se trouvaient sur la berge mais, avec une barbarie dont les sauvages eux-mêmes auraient eu honte [with a barbarity which savages would be ashamed of], refusèrent de porter la moindre assistance aux victimes et  semblaient plutôt  préoccupés par ce qu’ils auraient pu  chaparder. Une fois les corps des victimes hissés sur la berge, les Canadiens refusèrent encore de fournir des cercueils pour les défunts avant de bien connaître qui allait les payer pour leur peine ; et ne fusse de l’obligeance du  capitaine Hamilton, qui put récupérer des provisions, les survivants, à qui on refusa même un verre d’eau, seraient demeurés sans manger.

La tragédie fera finalement 14 victimes. Le lendemain, Le  Canadien de Québec commente aussi l’événement et établit  timidement le lien entre l’attitude condamnable des habitants de Lanoraie lors du naufrage et la violence dont fit preuve  l’armée anglaise un an plus tôt pour écraser la rébellion patriote de 1837-1838. Le journal mentionne aussi l’effet négatif qu’aurait pu produire sur les habitants « l’évocation d’un steamer de luxe portant de plus le nom de John Bull et appartenant à John  Molson, bien connu dans la province pour son association avec la cause loyaliste ».

Cette analyse fait bien sûr bondir le Quebec Mercury : « Il ne fait pas de doute que des personnes innocentes aient pu souffrir lors des récents troubles dans les paroisses où s’est déroulée la  tragédie du John Bull, mais il s’agissait d’assez peu de gens et tous étaient des criminels clairement associés à la rébellion ; pour l’essentiel des hommes célibataires. L’attitude des habitants de Lanoraie fut alors absolument abominable et toute tentative destinée à  expliquer un tel comportement ne peut conduire qu’à essayer de l’excuser et à encourager la répétition de tels agissements ailleurs. »

Tenant là un bon filon journalistique, la Montreal Gazette  propose l’idée que l’incendie à bord ait été d’origine criminelle et que des patriotes aient pu fomenter un attentat terroriste. Le journal mène alors sa propre enquête qui le conduit sur la piste de trois membres de l’équipage ayant survécu à la tragédie et qui seront plus tard arrêtés, tandis qu’ils tenteront de franchir la  frontière américaine. L’affaire n’aura pas de suites, mais n’est pas dénuée de fondement ni de précédent. Deux ans plus tôt, le 16 novembre 1837, un autre bateau de Molson, le Varennes, avait été arraisonné et saboté par un groupe de patriotes de Saint-Ours, conduits par le député Jacques Dorion.

Il ne fait pas de doute que de tels agissements vont diamétralement à l’encontre des traditions les mieux ancrées parmi les  habitants du Québec, alors réputés pour leur générosité et leur honnêteté. L’historien Shirley Woods évoque avec raison  l’épisode du Waterloo, un autre bateau de Molson, en difficulté au large de Cap-Rouge en 1831. Les habitants avaient alors secouru les  naufragés avec un zèle et un dévouement exemplaires. Un des naufragés avait même été ébloui par le dévouement des  habitants : « L’honnêteté profonde des Canadiens, eux-mêmes démunis, ne m’avait jamais semblé aussi évidente qu’en les voyant se porter à notre secours ce matin du naufrage. »

Se pourrait-il qu’entre ces deux tragédies analogues, les  habitants francophones aient développé une telle rancœur envers leurs concitoyens d’origine britannique ? Rappelons que durant l’année du naufrage du John Bull, 99 patriotes ont été condamnés à mort, que 12 ont déjà été pendus et que 384 hommes  croupissent toujours en prison en attente d’être exilés en Australie ou de subir un procès qui ne viendra jamais. En 1839, le Québec est d’ailleurs toujours sous le coup de la loi martiale, l’habeas corpus est  suspendu et les institutions démocratiques, abolies ; le Parlement ne siège plus. Le rapport Durham, publié en janvier, recommande l’assimilation des francophones. « Privés de toute participation réelle au gouvernement de leur pays, écrit-il, ils méditent en silence sur la mémoire de leurs compatriotes morts, sur leurs  villages brûlés, sur leurs propriétés ruinées, sur leur prépondérance abolie et sur leur nationalité humiliée. »

 

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