La trilogie coréenne

Extrait du roman La trilogie coréenne, par Ook Chung, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.

Extrait du roman La trilogie coréenne, par Ook Chung

Soie chinée et ombres chinoises

         Je viens d’une famille dont les origines sont coréennes. Cependant, je ne parle pas le coréen. Je suis né au Japon, et le japonais est ma langue maternelle; là-bas on m’appelait Noboru. Mais cette langue a cessé d’être ma langue première après mon immigration au Canada à l’âge de deux ans. Aujourd’hui, à quarante-huit ans, j’écris donc en français plus par la force des circonstances que par choix.

         À la veille du grand départ pour le Canada, mon identité linguistique aurait pu s’orienter vers le coréen ou le japonais ou encore vers une autre langue. Dans les faits, toutefois, ce choix a été fait par-dessus ma tête par mes parents et, d’un point de vue macroscopique, par des facteurs historiques et socioéconomiques. Je ne peux pas dire que j’ai choisi le français. En ce qui me concerne, c’est un simple cas de déculturation. Le français est ma langue d’adoption, mais n’est-il pas plus juste de dire que c’est elle qui m’a adopté, comme des parents adoptent un orphelin sans son consentement, avec des résultats plus ou moins heureux?

         Quand nous sommes arrivés au Canada, mon père aurait pu nous installer dans une province anglophone, mais il a choisi le Québec justement parce qu’on y parle le français. Il y tenait mordicus. Pourquoi? Parce que, en Asie, pour les gens cultivés de sa génération, le français a longtemps représenté une langue de prestige, beaucoup plus que l’anglais. C’était la lingua franca des intellos, une langue charismatique où coulait l’encre de Gide, de Camus, de Malraux, de Mauriac, d’où se dégageait le parfum de la Sorbonne… À l’université Yonsei où il avait étudié (en mathématiques), il avait choisi comme option de langue seconde (obligatoire) le français. Il avait cru qu’en ayant des notions de français il pourrait rapidement s’adapter au Québec.

         En revanche, je puis dire que j’ai choisi de faire du français ma principale occupation professionnelle. Si j’écris en français, ce n’est pas tant parce que je trouve la langue française belle que parce que j’ai «quelque chose à dire». Et, paradoxalement, ce que j’ai à dire est ma condition d’exilé. Je parle, je pense, j’existe dans une langue «accidentelle», et si je suis devenu écrivain, c’est encore par accident. Le métier de conteur est l’héritage que j’ai reçu de ma condition d’être-en-exil.

         Peut-être devrais-je me montrer plus reconnaissant envers ma langue d’adoption? J’ai enseigné le français comme langue étrangère en Corée du Sud pendant trois ans et comme langue seconde au Nouveau-Brunswick pendant un an. C’est ma langue alimentaire. Celle qui me permet de vivre et de gagner de l’argent. Même si c’est pour acheter et manger du kimchi.

         Il y a trois générations, mes ancêtres coréens vivaient au Pays du Matin calme. Que s’est-il passé pour que moi, leur descendant, je me retrouve à l’autre bout de la terre, comme dans un univers parallèle et improbable? Le train de l’Histoire est passé dans le Royaume ermite et a foutu le chaos. Je suis un rejeton de ce chaos. L’armée impériale japonaise a débarqué en Corée et, sous la menace de la baïonnette, a forcé toute une génération de Coréens – de 1910 à 1945 – à parler japonais dans leur propre pays. On interdisait aux petits Coréens de parler leur langue entre les murs de l’école. Il arrivait même que les enfants coréens se dénoncent entre eux, et le professeur, pour comble d’absurde, punissait celui qui avait osé parler sa langue maternelle!

         Mon père est né dans une banlieue de Séoul, mais il parlait japonais aussi bien que coréen. Par la force des choses. Il y avait chez les écrivains coréens de sa génération une relation d’amour-haine pour le japonais, cette langue qu’on leur avait enfoncée dans la gorge. Quant à ma mère, Mitsouyo, elle est née au Japon et elle a parlé le japonais toute sa vie, même si ses parents lui parlaient en coréen. Des Coréens déportés au Japon, il y en a eu beaucoup. On les faisait travailler dans les mines.

         Ma mère n’a pas choisi, elle non plus, le japonais comme langue première. Toute sa vie, elle a nourri le regret de ne pouvoir parler couramment le coréen, même si c’est une langue qu’elle comprend. Cela ne l’a pas empêchée d’adorer la lecture de romans japonais ni d’écrire des haïkus.

         Quant à mon oncle maternel, le frère de ma mère, il lui est arrivé un curieux phénomène. Toute sa vie, il a parlé japonais, cette langue de l’envahisseur et du colonisateur, cette langue de l’exil et de l’humiliation, cette langue qui était pourtant sa langue première, sa langue fonctionnelle, sa langue de communication, sa langue quotidienne, sa langue de travail, sa langue de loisirs, cette langue qui non seulement lui avait été imposée, mais l’avait déterritorialisé, c’est-à-dire qu’elle l’avait blanchi de son identité coréenne et lui rendait tout «retour» en Corée illusoire.

         Lorsque mon oncle s’est fait vieux, ses reins l’ont lâché et il a été cloué au lit jusqu’à sa dernière heure. Il se mourait sur son lit d’hôpital et, dans son agonie, il ne prononçait plus que des paroles en coréen, lui qui n’avait jamais parlé cette langue. Sa famille n’en revenait pas. D’où sortait-il, in extremis, ces notions de coréen?

         Il est vrai que la langue coréenne a des affinités avec le langage de la douleur, le pathos.

 

La suite dans le livre…

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