La Veuve

Extrait du roman La Veuve, par Gil Adamson, publié avec l’aimable autorisation des Éditions du Boréal.

C’était la nuit, et les chiens surgirent d’entre les arbres, déchaînés, hurlants. Ils jaillirent du couvert de la forêt et leurs ombres flottèrent dans un champ baigné de lune. Pendant un moment, on eût dit que la piste de la fille s’était déchirée comme une toile d’araignée, qu’elle avait été emportée par le vent; il n’en restait que des lambeaux inutiles semés çà et là. Les chiens hésitèrent et se dispersèrent, avides. Ils avançaient lentement, les pattes raides, leur gros museau fouillant le sol.

Enfin, les hommes apparurent dans la nuit, pantelants, sans mots, épuisés par la course. D’abord le garçon à qui appartenaient les chiens, puis deux hommes, côte à côte, leurs énormes têtes rousses si semblables qu’ils devaient être jumeaux. On voyait partout le bref scintillement des lucioles et l’air était chargé de parfums: fumier, fleurs de pommiers, de poiriers. Au bout d’un moment, le chien le plus à l’ouest renifla une nouvelle piste, et bêtes et hommes s’élancèrent à sa suite.

Dans l’espoir d’effacer sa trace, la fille était entrée dans un fossé débordant d’eau de pluie, au milieu des joncs. Pendant un moment terrifiant, elle osa interrompre sa course folle, restant immobile, aux aguets, ses jupes noires retroussées. Dans le clair de lune, son beau visage était vide comme un masque, ses yeux pareils à des trous au-dessus de ses joues lisses. Dans ses oreilles, le battement s’estompa peu à peu, et elle écouta l’air de la nuit. Pas un souffle dans les arbres. Les grenouilles aux cris stridents s’étaient tues. Pas un bruit, sinon le ruissellement de ses jupes et, au loin, les chiens.

Dix-neuf ans et veuve déjà. Mary Boulton. Veuve par sa faute.

Elle était là, sous la lune petite et impitoyable. Ses chaussures s’enfonçaient dans la vase, soulevant une écume pâle. Plus de voix dans sa tête, plus de bruit, sinon les chiens. Sur le sol, le chemin qu’elle avait parcouru lui apparut, tel un sentier de lumière vive, qui se terminait dans l’eau de pluie. Elle se hissa lourdement sur le bord, où passait une route, sa jupe de deuil, taillée dans un couvre-lit et un rideau, toute raide, ses cheveux emmêlés telles des cordes sombres autour de son visage. La veuve serra son châle sur ses épaules et s’élança comme une sorcière sur la route déserte.

À l’aube, elle attendait un ferry, la tête couverte, frissonnant dans ses vêtements noirs tout mouillés. Elle ne savait pas où elle était. Elle avait simplement couru jusqu’au bout de la route, et là, il y avait un quai. Comme pour la mettre en garde, le levant embrasait la cime des arbres, tandis que le sol demeurait froid et sombre. L’ourlet de sa jupe était croûté de boue. Elle se murmurait à elle-même des mots d’amitié, son châle serré sur les oreilles, tandis qu’une autre femme, debout devant la guérite, embarrassée, s’efforçait de faire taire ses enfants. Ils épiaient tous la veuve de leurs grands yeux. Même les plus jeunes semblaient savoir qu’il ne faut pas réveiller une somnambule. Au-dessus de la rivière, de grosses hirondelles gobaient des insectes invisibles et se répondaient interminablement, sans émotion. De l’autre côté, le ferry était immobile, grand skiff plat équipé d’une cabine de pilotage à l’arrière.

En voyant la guérite, la veuve se rappela soudain qu’elle n’avait pas d’argent. Derrière elle s’étendait la longue route vide par où elle était venue. Bordée d’arbres, elle s’enfonçait bien droite avant de s’effacer en s’incurvant à gauche, là où aucun mouvement n’était encore perceptible, là où aucune silhouette humaine n’était encore en vue. Parce qu’elle avait moins peur, la veuve réfléchissait un peu mieux, et le monde autour d’elle lui paraissait plus net, plus simple. Même le vent, qui montait et retombait, gonflant son col, traçait des motifs moins alambiqués. Elle le voyait souffler, dessiner devant elle des lignes lâches ondulant à l’infini.

De l’autre côté, un garçon s’avança jusqu’au rivage et agita la main. Un des enfants lui rendit son salut. Les mains en porte-voix, le garçon hurla. Un homme lui répondit sur le même ton. En se retournant, la veuve aperçut une grande silhouette en salopette qui s’avançait sur la route, la main en l’air. Sans doute l’homme avait-il surgi d’un sentier dissimulé entre les arbres. Il déverrouilla la porte de la guérite, fit coulisser une minuscule fenêtre et appuya ses coudes de part et d’autre du guichet. La femme et les enfants s’agglutinèrent devant lui en discutant à mivoix. La main d’un enfant, tendue vers les pièces mates posées sur le comptoir, fut repoussée d’une claque. Après avoir payé, la femme entraîna sa progéniture vers le quai. La rivière, sur laquelle le ferry peinait à présent, formait de vastes remous sirupeux. L’aube flétrissait le ciel, qui pâlissait à vue d’œil; au-dessus du rivage et de l’étroite bande sablonneuse, des insectes planaient, pris dans le vertige du vent.

La veuve se secoua, repoussa une mèche derrière son châle et s’avança vers le guichet. À l’intérieur, le visage de raton laveur de l’homme flottait dans l’espace sombre et confiné.

-Je n’ai pas…, commença-t-elle.

Il ne dit rien, se contenta d’attendre. Sa main aux jointures lourdes et craquelées reposait devant lui.

La veuve contempla avec dégoût les ongles, pâles et enfoncés sous la peau, auréolés d’un cerne de crasse. Objets endormis au-dessus desquels on ne distinguait que l’obscurité et les yeux scrutateurs de l’homme.

-Je n’ai pas d’argent, finit-elle par articuler.

-Dans c’cas, pas d’bateau, ma p’tite dame.

La bouche de la fille s’ouvrit, sous l’effet du désespoir et de la surprise provoquée par le son d’une voix humaine.

-S’il vous plaît, il faut que je traverse. Je… dois rentrer chez moi.

-Sortie tard, hein?

Le visage de fauve émergea un peu de l’ombre. Il fixait sur elle ses yeux petits, voilés. Comme s’il cherchait un autre sens aux paroles de la fille. Elle serra son col d’une main et attendit qu’il eût fini d’assembler des réflexions inconnues.

-Z’étiez en visite?

L’ombre d’un sourire s’esquissa sur le visage de l’homme, qui n’était pas à proprement parler cruel. La veuve hocha la tête, le cœur affolé.

-Ta mère va s’faire du souci, pas vrai, si tu rentres pas?

La veuve n’avait jamais connu sa mère, ce qui ne l’empêcha pas de hocher la tête avec vigueur une nouvelle fois.

L’homme eut un sourire entendu.

-Ça s’rait vraiment dommage.

 

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