La victoire du rire

Certains s’en inquiètent, d’autres s’en réjouissent, mais tous en conviennent : les Québécois aiment rire. À tel point qu’un spectacle sur trois, au Québec, met en scène un humoriste. Dans les grandes villes comme en région, les comiques exercent une hégémonie. Il fallait bien un jour que des historiens se penchent sur ce phénomène et y cherchent un sens, au-delà des clichés. Voilà précisément ce que fait Robert Aird dans son Histoire politique du comique au Québec.

La victoire du rire
Photo : David Boily / PC

L’historien fait œuvre utile, ne serait-ce que parce qu’il déterre les racines du rire. On constate que le penchant à rigo­ler des Québé­cois ne remonte évidemment pas au festival Juste pour rire ni même à Oli­vier Guimond.

Au contraire, rappelle Robert Aird, qui ensei­gne l’histoire du comique à l’École nationale de l’humour, le rire a toujours occupé une place prépondérante au Qué­bec, dès le 17e siècle.

Depuis la Conquête, l’humour a permis aux Québécois de critiquer les institutions dominantes et leurs représentants : autorité coloniale, élite anglophone, Église catholique, patro­nat ou haute bourgeoisie. On s’étonne tout de même de voir l’historien se lancer dans une histoire « politique » du comique au Québec. Car depuis plus de 25 ans, les humoristes se consacrent peu à la politique. Ils explorent avant tout la sphère de l’intime ou se réfugient dans l’humour absurde, que l’auteur assimile à « un mécanisme de défense face à l’état ambiant de morosité et de désillusion ».

Bien sûr, quelques artistes, dont Guy Nantel, Serge Cha­pleau, Philippe Laguë et les Zapar­tistes, misent toujours sur l’humour politique. Mais en règle générale, les Martin Matte ou Louis-José Houde proposent un divertissement qui n’a rien de subversif ou de frondeur envers le pouvoir établi. Le rire devient un bien de consommation. L’humour actuel contraste vivement avec celui de la Révolution tranquille, davantage porté par des idéaux de justice sociale, de tolérance ou d’égalité.

Tous ces comiques qui pullulent sur nos scènes auraient pourtant eu pour ancêtres des humoristes politiques, laisse entendre Aird. Il affirme que c’est dans la presse satirique du 19e siècle qu’est né l’humour moderne . Les Canadiens français du temps utilisaient l’humour pour contester l’oppres­­sion politique tout en contournant la censure. Pour Robert Aird, le premier humoriste moderne du Québec fut un certain Napoléon Aubin, rédacteur du journal satirique Le Fantasque, paru pour la première fois en août 1837, en pleine rébellion. L’historien prend la liberté sémantique de classer comme « humo­ristes » des polémistes tels Arthur Buies, Hector Berthelot et Jules Four­nier. C’est un choix discutable, qui, du reste, n’atténue en rien le grand intérêt de son ouvrage.

Ce qui apparaît nettement incontestable, par ailleurs, c’est le rôle majeur joué par Émile Coderre, dit Jean Narra­che, cri­tique assassin des travers natio­naux et des gouvernements, et par Gratien Gélinas, critique tout aussi virulent de la société de son temps. Ils ont ouvert la voie à Yvon Des­champs, un autre féroce observateur de la société québécoise.

Il faut attendre le début des années 1960, avec l’arrivée des Cyniques, pour qu’advienne l’âge d’or de l’humour politique. Maîtres dans l’art de la satire sociale et politique, Marc Lau­ren­deau, André Dubois, Marcel Saint-Germain et Serge Gre­nier ont, à leur manière, sonné le glas de la Grande Noirceur.

En lisant ce panorama de l’histoire du comique québécois, on cons­tate que l’humour d’aujour­d’hui, bien qu’il soit mieux structuré et mieux organisé, demeure nettement moins transgressif. Robert Aird donne à réfléchir. Et si le rire pouvait être libérateur au point d’enrayer la révolte ? Les humoristes qui caricaturent nos défauts nous aideraient-ils plutôt à les supporter ?

Nous vivons dans une société de l’humour, constate l’historien. Le comique envahit tout, même les journaux télé­visés. La culture dite « sérieuse » a perdu la bataille contre le rire. Les politiciens l’ont bien compris et se prêtent au jeu. Ils font les guignols dans les galas, avec la complicité des humoristes. « Le politicien est venu tuer le rire en faisant lui-même sa promotion. Ce n’est plus le bouffon face au pouvoir, perçu autrefois comme sérieux, mais un bouffon cynique face à un autre plus soft, mais tout aussi désinvolte. Les deux côtés […] cohabitent dans la bonne humeur. La victoire du rire sur le sérieux aura mis à mort le rire subversif et transgressif. »

L’auteur se prend à souhaiter que l’humour iconoclaste parvienne encore à se faire entendre. Il n’est pas le seul…

Histoire politique du comique au Québec, par Robert Aird, VLB éditeur, 262 p., 29,95 $.

 

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PASSAGE :

« Le rire demeure peut-être en partie responsable de la crise des valeurs et de la hausse du taux d’absention aux élections. En diffusant une image négative des policiens, la satire a peut-être incité d’éminentes personnes à ne pas se lancer dans la vie politique et publique. »

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