La vie, la vie !

Au début du 20e siècle, avant même les discours nazis, l’eugénisme par stérilisation (en vue d’éliminer la capacité de reproduction des inaptes) se pratiquait dans 30 États américains, de même qu’en Suède. Se pourrait-il que réapparaisse aujourd’hui, sous le titre d’euthanasie, un eugénisme de compassion au nom d’une « mort digne » ?

La vie, la vie !
Photo : Darren Kemper/Corbis

L’année dernière, les Québécois – qui croient en majorité que l’euthanasie se pratique déjà au pays – ont déclaré à 83 % être en faveur d’une loi pour encadrer cette approche.

Or, l’euthanasie active, même encadrée par une loi, pourrait mener à d’innombrables dérives, écrit le Dr Bernard Debré dans un pamphlet passionné.

Ce professeur craint que l’on ne réveille la tendance des technocraties à calculer les coûts des soins médicaux. « La dernière année de vie coûtant plus cher à la collectivité que toute la vie antérieure, pourquoi ne pas supprimer cette dernière année ? »

Cette vision comptable n’est pas imaginaire : en Grande-Bretagne, écrit-il, le financement des soins en dialyse n’est plus couvert par l’assurance maladie pour les plus de 75 ans. Au Danemark, les plus de 70 ans ne sont pas admis aux soins intensifs. En Belgique et aux Pays-Bas, l’euthanasie légalisée, encadrée par de nombreux règlements, commence à avoir mauvaise presse. Méfions-nous de l’intérêt des héritiers et de la dépression des vieillards.

Ce que souhaite la majorité des femmes et des hommes, c’est de souffrir le moins possible inutilement. C’est déjà, nous disent les médecins, ce que permettent les soins palliatifs. L’agonie est idéalement adoucie par un accompagnement généreux, avec, pour contrer la douleur, des dérivés morphiniques ou certains psychotropes. Au fond, ce qui fait peur, c’est l’acharnement thérapeutique. On a en tête l’image d’un malade branché malgré lui sur des machines, dans un coma perpétuel. Pourtant, ajoute Debré, l’acharnement ­­en soi peut être positif : sans acharnement contre le cancer du testicule, le cycliste Lance Armstrong serait mort aujourd’hui et n’aurait jamais été champion du Tour de France.

Mais que faire quand on vit des tragédies hors du cocon des établissements de santé ? Quand on est seul face à la douleur d’un être aimé qui n’a plus aucun espoir ?

Lorsque Robert Latimer, en octobre 1993, a mis fin à la vie de sa fille, Tracy (12 ans), qui souffrait de paralysie cérébrale, il a été jugé pour meurtre. Une société ne peut en effet permettre que l’on prenne sur soi d’enle­ver la vie, même par compassion. Or, si les meurtres par compassion se multiplient, c’est que cette même société n’a rien à offrir à ceux qui vivent des situations désespérées.

Si on vous annonçait un début d’alzheimer, imposeriez-vous à vos proches de s’occuper jour après jour d’une coquille vide ? Avez-vous signé chez votre notaire un document de « fin de vie » ? Et que répondre à ceux qui souhaitent un suicide assisté ? Prenez un billet pour la Suisse et rendez-vous chez Dignitas, qui offre ce service ?

Pour demeurer du côté de la vie, il faut regarder les immenses progrès accomplis par la recherche en biotechnologie. La création de vaccins, de cellules, d’organes (cœur, vessie, oreille) et de médicaments de plus en plus efficaces est extraordinaire. Bernard Debré rappelle que, grâce aux travaux sur les cellules souches (toujours interdits en France), nous sommes entrés dans une civilisation où l’homme prend en charge son environnement et s’invente lui-même, pour le meilleur et pour le pire.

La médecine prédictive, le tri des embryons, le dépistage des maladies génétiques, les clonages thérapeutiques annoncent une toute nouvelle réalité : et nous voilà curieusement de retour dans l’eugénisme, 100 ans plus tard, non plus pour stériliser, mais pour améliorer la race humaine.

 

PASSAGE

« Oui, mourir peut être laid, sale, et malodorant. Mais c’est aux vivants qu’il appartient d’être dignes en faisant en sorte que la mort ne soit rien de tout cela. »

 

* * *

essai-debre

 

 

Nous t’avons tant aimé
Bernard Debré
Le Cherche midi
143 p., 18,95 $.