La ville des mensonges

Extrait du roman de Guillaume Dasquié, publié avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Le deuxième jour

C’était un intrus. Il voyageait en compagnie de l’élite des humains, à l’avant de l’avion, introduit dans le carré de demi-dieux, la classe première. Son nouvel employeur avait offert le billet. Nadim effectuait un aller simple pour Hong Kong, il prendrait racine là-bas.

Dans deux jours, il ne boirait pas du champagne à l’avant d’un autre Boeing ventru. Lui, il ne repartirait pas. Pas comme les autres, avec qui il survolait les nuages depuis Paris. Des messieurs impeccables. Des anges juchés au sommet des organigrammes, reliés à la grâce divine par des fils invisibles. Ils traversent les quartiers d’affaires des villes-mondes en vingt-quatre heures. Valident des projets et puis… pfft, s’esquivent. Ils possèdent la carte Flying Blue platine. Des créatures, pas des mortels. Ils s’endorment devant le pay per view des hôtels, avalent des cachets et soignent leur peau. Leurs vêtements tombent sans plis, le corps économise ses mouvements, calme, en toute circonstance. Sauf avec ces putain de tableurs Excel, et puis aussi avec l’hôtesse de la classe première, les anges ne négocient pas les privilèges de leur rang aérien.

Nadim se piquait d’en être. Il appartenait à leur genre, le temps d’un vol. Tant pis si ça sonnait toc. Devenir le protagoniste d’une aventure financière qui impressionne le plus grand nombre, enfin. Dispenser le bonheur sur terre en uniforme Dior, recevoir des récompenses corporatistes, et même un jour des stock-options. Et pourquoi pasþ: en fin d’année, se branler en publiant les résultats de la holding mère. Son fantasme anesthésiait l’appréhension de se frotter à ce nouveau quotidien. Il étira de tout son long son corps sec, pas très grand, aux muscles étirés par endroits, décharnés à d’autres. Près de lui, les anges voguant sur le Gulf Stream se détendaient en contemplant les courbes en couleurs affichées par leur portable dernier cri.

Se remémorer d’où il venait n’aurait rien changé. Beyrouth, Londres, Paris, et ce stage sans cesse reconduit à l’école doctorale de l’université autonome de Puebla, sur les hauts plateaux du Mexique. Ses croyances pour la cause se dissipaientþ; les travaux aux côtés de John Rollway, cerveau des altermondialistes, et les seize mois au Mexique disparaissaient de sa mémoire vive.

Nadim débarqua à Hong Kong à deux heures du matin. Les habitants surmenés se résignaient à dormir une nuit encore. Dans le taxi entre l’aéroport et l’hôtel, il circula dans un dessin animé.

L’autoroute longeait la rive. Des gratte-ciel s’alignaient, compressés, reflétés par les ondulations de la mer qui arrondissaient les étages. Des logos lumineux géants défilaient. Au loinþ: le scintillement des publicités monumentales pour horizon ultime. Leurs proportions de grands mammifères occupèrent son champ de vision, attirèrent son nez contre la vitre. Dans ses yeux circulait la parade électrique. Le monde de Disney devenu le monde tout court. Le chauffeur stoppa la voiture. Un groom ouvrit la portière.

Le nouvel employeur payait aussi la chambre dans un palace victorien, pour la première nuit. Nadim raffola de la génuflexion du garçon d’étage qui l’invitait à le suivre jusqu’à sa chambre. Plus tard, il logerait dans un deux pièces de l’autre côté de Hong Kong, appartement numéro 260, immeuble familial de trente étages. Sa nouvelle maison.

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