La voie des mères

Que font les mères quand les petits volent enfin de leurs propres ailes et quittent le nid ? Elles prennent leur propre envol — et recouvrent leur liberté.

Chronique de Martine Desjardins : La voie des mères
Photo : iStock

Véronique Ovaldé a bâti un charmant conte contemporain autour de cette métaphore, avec ici et là quelques brindilles de fable et de satire sociale.Comme son précédent grand succès (Ce que je sais de Vera Candida), Des vies d’oiseaux se passe dans une région indéterminée d’Amérique du Sud où les riches vivent perchés sur les collines.

L’oisillon, ici, c’est Paloma (colombe, en espagnol), qui s’est enfuie de l’opulente villa paternelle avec le jardinier. À l’instar des coucous qui parasitent les nids, elle s’installe dans les maisons vides pendant que les propriétaires sont absents. Sa mère, aidée par l’inspecteur de police local, va la sui­vre à la trace jusque dans le sud du pays, où elle a migré. Pour Vida (et le lecteur), ce voyage sera une véritable révélation – non seulement de son attirance pour le policier, mais de tout ce que lui a coûté la sécurité d’un domicile fixe. « Il n’y a jamais d’autre solution que de partir ? » demande-t-elle. Pour s’émanciper, il semble parfois que non.

Le grand écrivain israélien David Grossman vient lui aussi de publier un roman magnifique sur le thème des mères qui quittent le nid. Une femme fuyant l’annonce, c’est Ora, dont le fils, Ofer, a été mobilisé par l’armée pour participer à une mission périlleuse dans les territoires occupés. Ora ne veut pas être à la maison si les autorités militaires viennent lui annoncer la mort de son fils. Aussi part-elle à l’aventure, à pied, en haute Galilée. En chemin, elle passe chercher son ancien amant, Avram, qui est le père d’Ofer, mais qui a toujours refusé de le voir. Et durant le voyage, elle va entreprendre de lui raconter son fils, « les millions de gestes, les innombrables actes, tentatives, erreurs, paroles et pensées, qui constituent un être unique au monde ». Son récit est comme une prière qui, espère-t-elle, le maintiendra en vie.

L’anxiété d’Ora, ce n’est pas seulement le reflet de la peur quotidienne dans laquelle vivent tous les Israéliens, rongés par un « besoin compulsif de savoir où sont les gens à chaque moment », car la mort peut frapper n’importe quand. C’est aussi le désespoir des parents de voir leurs gentils fils revenir de leur service militaire transformés, insensibles à la douleur de leur prochain palestinien jusqu’à en être déshumanisés. La portée du roman est d’autant plus terrible que David Grossman l’a écrit pendant que son fils servait dans les blindés. « J’avais le sentiment – je formais le souhait plutôt – que les pages que je rédigeais le protégeraient », confie-t-il dans la postface. Son fils, hélas, est tombé durant les affrontements au Sud-Liban, et le deuil de l’écrivain est palpable jusqu’au point final.

Des vies d’oiseaux, par Véronique Ovaldé, L’Olivier, 240 p., 27,95 $.

Une femme fuyant l’annonce, par David Grossman, Seuil, 672 p., 34,95 $.

 

ET AUSSI >>


Montréal irréel

Dans l’univers fantastique de Montréel (en lire un extrait >>) la ville est un épicentre de perturbations paranormales, qu’on a réussi à endiguer en construisant d’immenses tours. Malgré ces mesures de protection, voilà que les revenants refont leur apparition et que tout un pâté de maisons disparaît avec ses habitants. Pendant que Clovis, concierge de son état, tente de retrouver une enfant aux pouvoirs étonnants, un affrontement se prépare entre mages officiels et « conjureux » clandestins… Un autre fabuleux tour de prestidigitation d’Éric Gauthier, un de nos maîtres du genre. (Alire, 616 p., 17,95 $)

 

Laisser un commentaire