La wikifiction

Internet n’a pas fini de nous surprendre. Il s’agit cette fois d’une nouvelle façon de raconter des histoires, dont Frank Rose, journaliste hyperbranché, nous prévient qu’elle va bientôt mettre fin à des milliers d’années de littérature orale et imprimée.

wikifiction
Illustration : Alain Pilon

Imaginez à votre écran vos récits favoris, réécrits par une foule de créateurs qui les modifient à mesure. Une sorte de conte mondial des Mille et Une nuits, un nouveau buzz, un divertissement médiatique. L’idée n’est pas sans intérêt, mais on peut penser que l’apocalypse littéraire annoncée tient plus de l’enthousiasme devant un nouveau jouet que d’une analyse sérieuse de l’avenir du roman.

Se pointe donc à l’horizon cette wikifiction, qui devrait se multiplier avec la prolifération des tablettes numériques. De la même manière que l’achat de musique en ligne a bouleversé le commerce des enregistrements, il se peut bien que les romans, par exemple, échappent un jour à leurs éditeurs et à leurs auteurs. Aucun cadenas, en effet, n’empêchera bien longtemps les internautes de se procurer au noir des textes numérisés. Mieux encore, une génération de créateurs se croiront autorisés à intervenir dans les histoires en les transformant à leur guise.

Pour l’instant, si l’on en croit les exemples cités par Frank Rose, c’est l’industrie de la promotion qui s’est emparée de ce genre de création. Des publicitaires astucieux ont en effet compris que les réseaux sociaux se présentaient comme un nouveau continent à coloniser. En s’inspirant des jeux vidéo, les promoteurs de films ou d’émissions de télévision répandent des messages cryptés, et l’abonnée de Facebook avec qui vous correspondez n’est peut-être qu’une employée des relations publiques d’un producteur. On vous emberlificote, on vous « enfirouape ». La wikifiction est un merveilleux outil pour les entreprises en mal de publicité.

Un exemple ? Celle de Nike (les chaussures de sport), qui, en 2009, organisait des courses de 10 km dans une vingtaine de villes du monde, mises en compétition les unes avec les autres. « The Human Race » attira plus d’un million de participants, dont les exploits étaient relayés sur YouTube. « Aujourd’hui, Nike a uni le monde ! » titrait un journal de Singapour et, aurait-il pu ajouter, écrasait du coup Reebok (un autre marchand de chaussures). Cette course planétaire a fait la preuve que les mordus peuvent transformer la réalité de la course à pied en un conte de fées. Mort à la passivité, vive la participation interactive bénévole !

Quelles sont les chances de succès de la wikifiction littéraire ? Pendant de nombreuses années, des intellectuels rigoureux reprochaient à Wikipédia d’être une encyclopédie à laquelle on ne pouvait se fier, parce que ses entrées n’étaient avalisées par aucune autorité. N’empêche, les internautes ont pris l’habitude de la consulter pour tout et pour rien. Verra-t-on Don Quichotte, Voyage au bout de la nuit, Harry Potter à l’école des sorciers ou votre roman préféré sur Internet, réécrits, bardés d’hyperliens et déclinés sur de multiples plateformes ? Des centaines de milliers d’internautes vont s’amuser, mais on peut espérer que de vrais lecteurs à la recherche d’une œuvre écrite souhaiteront toujours rencontrer une véritable histoire signée par un auteur solitaire.

Buzz, par Frank Rose, Sonatine, 365 p., 34,95 $.

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