L’âge d’or de l’humour engagé

Plus nombreux que jamais, les nouveaux humoristes doivent faire preuve de raffinement et d’originalité pour se démarquer. Et certains y arrivent de façon remarquable, devenant de réels éveilleurs de conscience.

Mathieu Bélisle a publié l'essai Bienvenue au pays de la vie ordinaire en 2017. Photo : D.R.

Alors que les séries policières à suspense et les téléromans larmoyants ont la cote sur nos petits écrans — de moins en moins petits d’ailleurs —, partout, sur les scènes du Québec, l’humour continue de régner en maître. Et pourtant, elle semble bien loin l’époque où un humoriste pouvait devenir millionnaire en lançant des blagues lourdingues sur les différences entre les hommes et les femmes, sur les gais et les « ethnies ».

Bien que certains semblent figés dans le temps, les dinosaures ne sont plus la norme. Plus nombreux que jamais, les nouveaux humoristes doivent faire preuve de raffinement et d’originalité pour se démarquer. Et si la majorité passe encore par l’École nationale de l’humour, d’autres contournent allègrement cette étape. « La game a changé », pour paraphraser une célèbre télésérie d’humour involontaire.

Cette transformation du milieu n’est pas étrangère à la restructuration de l’empire Juste pour rire, mais l’offre avait déjà commencé à se diversifier auparavant, disons depuis le milieu des années 2010.

C’est en pensant à tout cela que je suis allée relire le chapitre consacré à l’humour dans l’essai Bienvenue au pays de la vie ordinaire (Leméac, 2017) de mon ami Mathieu Bélisle, paru tout juste avant que n’éclate la tempête ayant mené à la disgrâce de Gilbert Rozon.

L’essayiste y imagine une grande foire où absolument tous les représentants de la culture québécoise sont réunis au Stade olympique de Montréal. Tandis que les kiosques des artisans du théâtre, de la danse et de la littérature sont relégués aux marges, l’humour occupe une place centrale de la foire, prédominante, envahissante même.

« Tous sans exception sont conviés au banquet du rire et de la gaieté […] partout des amuseurs s’assurent que le rire fuse sans relâche », écrit Mathieu Bélisle, assimilant du coup les sensations éprouvées par les spectateurs à un plaisir analogue au fantasme du retour dans le sein maternel, à une béatitude qui brouille les repères temporels à force de glousser en continu. « Partout où ils passent, ces fins interprètes de la vie ordinaires, passés maîtres dans l’art de débiter des insignifiances, allègent l’atmosphère », renchérit-il.

Ce chapitre est d’abord paru sous la forme d’un long article publié en 2005 dans la revue L’inconvénient et c’est probablement ce qui explique mon désaccord avec certains des propos qu’y tient l’auteur. Après tout, la situation a grandement évolué.

Bien entendu, les reproches de Bélisle se justifient si l’on a seulement en tête les humoristes vedettes, car il est vrai qu’ils ont tendance à ne rien déranger du tout de l’ordre établi. Or, l’humour engagé, en émergence ces récentes années, provoque pour sa part son lot d’inconfort chez le spectateur.

À un point tel d’ailleurs que l’humoriste Colin Boudrias, dont j’apprécie particulièrement le travail, a raconté récemment au podcast de Guillaume Wagner s’être senti coupable lors d’une performance dans une prison. Le pauvre a eu le sentiment de priver les détenus d’une dose d’humour bon enfant bien méritée en débarquant avec ses monologues inspirés d’enjeux sociaux et environnementaux. Au final, ses scrupules se sont avérés infondés. Il a plutôt eu droit à une ovation.

Le fait est que la demande est là et va en augmentant même. Il faut écouter les monologues d’Alexandre Forest sur ses déboires avec la masculinité toxique; il faut découvrir Coco Béliveau, qui réussit le tour de force de faire rire en racontant une agression sexuelle et qui s’attaque a la grossophobie ambiante; il faut aller voir Adib Alkhalidey, Catherine Éthier, Virginie Fortin, Fred Dubé, Charles Pellerin, Léa Strélisky, François Tousignant – et je pourrais allonger la liste encore et encore -; il suffit de fréquenter des festivals comme le Dr. Mobilo Aquafest et le Minifest, de même que les dizaines de cabarets tenus chaque semaine à Montréal et environs, pour réaliser à quel point nous vivons un véritable âge d’or de l’humour engagé au Québec.

Cette prise de parole nouvelle nous jette nos propres contractions et privilèges à la figure et on en ressort songeurs, comme on s’extirpe d’une pièce de théâtre expérimental particulièrement bouleversante ou d’un film coup de poing dont les cinéastes québécois ont le secret.

Ces humoristes sont à mes yeux de véritables éveilleurs de conscience. Leur influence est décuplée par l’arme de conviction massive qu’est le rire. C’est ce qui leur permet de coiffer au poteau tous ces zélés des réseaux sociaux qui passent leur temps à s’invectiver les uns les autres.

Mouche du coche

Mettre l’ensemble du milieu de l’humour dans le même panier comme le fait Mathieu Bélisle dans son — néanmoins excellent — essai m’apparaît une généralisation que l’on n’oserait jamais appliquer à d’autres disciplines artistiques.

Après tout, mis à part d’être imprimés sur du papier et vendus en librairie, qu’ont en commun les ouvrages de Marie-Claire Blais et Valérie Chevalier? Et oserait-on mettre dans le même sac l’immense succès populaire Broue et le génialissime, mais néanmoins niché Le clone est triste du Théâtre du futur?

L’essayiste poursuit: « il se passe au Québec quelque chose d’absolument inouï pour la civilisation occidentale, peut-être même pour l’humanité entière. Car le Québec semble en passe de réaliser le rêve d’un monde gouverné par le rire, d’un monde où l’humour, plutôt que de jouer le traditionnel rôle de parasite, occupe la place du dominant ».

Encore une fois, je ne partage pas totalement ce constat. Il se trouve que l’humour engagé agit justement comme le parasite de l’humour grand public, notamment en le raillant durement, exerçant ainsi une saine balance.

Par exemple, lorsque l’humoriste Guillaume Wagner — dans une sortie particulièrement courageuse — a décrié la décision de Martin Matte de devenir le visage d’une chaîne de supermarchés appartenant à une immense société ontarienne à l’occasion d’une vaste campagne publicitaire multiplateformes au long cours, il a été très mal reçu.

Se moquer des Spongie-Pochettes d’un humoriste raté, passe toujours, mais critiquer le king de l’humour en personne? Il fallait oser…

Et pourtant, ce ne sont pas tous les humoristes qui acceptent de louer leur art et leur personne en devenant des ports-étendards de marques, pas plus que ce ne sont tous les comédiens ou tous les chanteurs d’ailleurs.

Puisqu’il n’y a rien d’anodin sur le plan éthique et artistique à endosser une marque — pas nécessairement exemplaire de surcroît — à tout le moins soulever la question était tout à fait approprié.

Reprendre ses lettres de noblesse

S’il y a une chose dont je suis certaine, c’est qu’être humoriste n’équivaut en rien à faire le choix de la facilité. Il est bien plus aisé d’émouvoir que de faire rire, a fortiori avec des numéros portant des sujets aussi navrants que la politique, les dérèglements climatiques, le racisme, les inégalités de genre…

L’humour engagé est un art noble, qui mérite notre respect.

Et s’ils ne crèvent pas tous de faim, en aucun cas ses artisans ne roulent sur l’or. Pas plus que ceux d’un théâtre disons plus audacieux, leurs spectacles ne sont programmés dans de vastes tournées en région.

Les humoristes engagés demeurent généralement confinés à un public d’initiés consentants, confirmant ainsi l’aphorisme célèbre voulant que leur art est la politesse du désespoir.

Par contre, là où Mathieu Bélisle, les humoristes engagés et moi-même nous rejoignons, c’est sur l’idée que les puissants de ce monde doivent absolument être tournés en ridicule. Ce à quoi j’ajouterais que le grand public aussi a besoin de se faire venter dans les plumes de temps à autre.

Accomplir tout cela en suscitant l’adhésion générale constitue un véritable tour de force, qu’un certain Yvon Deschamps a su réaliser à une autre époque. Il apparaît que sa véritable relève émerge enfin ces jours-ci.

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