L’Alberta devenue personnage mythique

Cantique des plaines est un beau morceau de prose romanesque, on oserait presque dire épique, où passe tout un siècle de vie.

Une romancière et essayiste née en Alberta, portant un nom anglais, vivant en France depuis de nombreuses années, ayant publié à Paris une douzaine d’ouvrages en français, peut-elle remporter le Prix du gouverneur général pour un roman situé en Alberta, qu’elle a écrit elle-même (nulle trace d’une main traductrice étrangère) dans les deux langues officielles du Canada ?

Oui, sans doute. C’est l’évidence même.

Mais ça fait un peu mal à ceux qui entretiennent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, le concept d’une littérature québécoise organiquement constituée, n’accueillant les corps étrangers qu’à certaines conditions bien déterminées. Il y a quelques années, on reprochait même à des écrivains québécois, nés natifs, de se faire éditer à Paris. Alors, qu’une Albertaine-Parisienne-anglophone-francophone vienne nous enlever un de nos prix les mieux dotés… La narratrice de Cantique des plaines dit bien, quelque part, qu’elle habite Montréal, mais cette concession à la couleur locale n’arrange pas les choses; elle les aggrave plutôt en soulignant l’absence de la romancière, dont on peut même penser, avec un frisson d’horreur, qu’elle ne fait pas partie de l’Union des écrivains québécois.

Passons à des choses sérieuses : au roman, par exemple. Il est difficile de ne pas convenir qu’il l’emporte aisément, par la qualité proprement littéraire, sur tous les romans publiés au Québec ou dans la francophonie canadienne durant l’année précédente. Je dirai tout à l’heure en quoi il m’agace un peu. Mais avant toute chose, il faut affirmer que Cantique des plaines est un très beau morceau de prose romanesque, on oserait presque dire épique, où passe, à travers le personnage principal, un siècle de vie albertaine : les premiers fermiers, les Indiens, le pétrole, l’urbanisation progressive, et cetera. Il est permis de ne pas éprouver une forte passion pour l’Alberta. Mais la province du pétrole est investie, dans Cantique des plaines, par toutes les nostalgies, les questions insolubles, les rêves du pays natal, au sens quasi baudelairien du terme. L’Alberta de Nancy Huston est, plutôt qu’un lieu bien défini, une sorte de personnage mythique, avec qui elle a beaucoup de comptes à régler.

Le récit s’organise en séquences temporelles disjointes autour de Paddon, grand-père de la narratrice, récemment décédé, qui a passé une partie de son existence à rêver d’écrire un essai philosophique sur le temps. Il va sans dire qu’il ne l’a pas écrit, et qu’il se considère comme un raté. Paddon, à vrai dire, n’est pas un personnage très sympathique, malgré l’affection que lui voue la narratrice; le sentiment d’échec n’autorise pas, me semble-t-il, à ce qu’on cogne aussi souvent sur sa femme et ses enfants. Il y a d’ailleurs très peu de personnages sympathiques, attirants dans le roman de Nancy Huston. Un seul peut-être : Miranda, la métisse, qui procure à Paddon ce que la romancière appelle le « bonheur absolu ». Mais Miranda est une construction idéologique plutôt qu’un véritable personnage, en ce qu’elle a pour fonction principale de démontrer la méchanceté des Blancs en général, et des missionnaires en particulier. Le roman est ainsi partagé entre l’évocation lyrique et un étrange ressentiment auquel Dieu lui-même, malgré son inexistence maintes fois affirmée, n’échappe pas.

Dany Laferrière a, lui aussi, mais pour d’autres raisons, des comptes à régler avec le monde blanc, comme on le sait depuis belle lurette. Il le fait, dans son dernier livre, à visage découvert, sans s’encombrer de prétextes romanesques. Celui qui nous parle ici, est bien l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, celui qui a émigré en Floride par haine de l’hiver mais ne cesse de revenir sur les lieux du crime, de soupeser son succès, d’en imaginer la signification et les effets. C’est, parfois, un peu lassant : le narcissisme, même agrémenté d’un joyeux scepticisme à l’égard de soi-même, ne mène jamais très loin. Mais plusieurs des questions qu’il agite, à propos de l’écriture nègre, ne sont pas vaines et il y a, dans ce livre, quelques scènes bien enlevées et surtout des portraits extrêmement vivants de quelques écrivains noirs américains, de James Baldwin (le préféré) à Toni Morrison, récemment nobelisée. Enfin, Dany Laferrière a l’écriture légère, comme on le dit de certaines jambes. Ça se lit sans douleur.

Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, par Dany Laferrière, VLB, 201 pages, 16,95 $.

Cantique des plaines, par Nancy Huston, Actes Sud/Léméac, 271 pages, 24,95$.

« Et pourtant Paddon, toi tu l’aimais, cette contrée ! De façon incompréhensible pour moi venant de l’Est, tu aimais son énormité, ses étendues vides et plates, son ouverture absolue au ciel, le froid mordant et stimulant de ses hivers, sa neige dont la blancheur te faisait mal aux yeux, la franchise avec laquelle son vent attaquait tes pommettes et ton menton et tes doigts, son impitoyable soleil d’été qui faisait étinceler les rails du chemin de fer et trembler l’air au-dessus des champs de blé, ses orageux nuages violets qui s’entassaient à l’horizon en cherchant à se faire prendre pour des montagnes tandis que les vraies montagnes se tenaient là à cent vingt kilomètres à peine, imperturbables et inimitables. »

Cantique des plaines

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