L’âme des vieux quartiers

Héritage Montréal publiait, en début d’année, sa nouvelle liste des endroits emblématiques les plus menacés de la métropole. Parmi ceux-ci figurent les maisons d’ouvriers dans Saint-Henri et l’écurie Horse Palace dans Griffintown — lieux que deux auteurs québécois ont voulu fixer pour la postérité avant qu’ils succombent au boum immobilier.

Chronique de Martine Desjardins : L’âme des vieux quartiers
Photo : G. Rochette / Apars

Daniel Grenier a, depuis plusieurs années, une affection particulière pour Saint-Henri, dont il écrit la chronique dans un blogue (sthenri.wordpress.com). Son premier recueil de fiction, éminemment réussi, ressemble à un scrapbook, où les nouvelles sont entrecoupées de portraits, d’anecdotes, de vignettes et de bribes de conversations glanées dans une cour d’école ou sur la banquette du restaurant Bitoque. On y voit le canal de Lachine, la rue Saint-Ambroise, la brasserie McAuslan, le tunnel Saint-Rémi, le marché Atwater, le square Sir-George-Étienne-Cartier. On y croise des itinérants comme de jeunes couples nantis attirés par le cachet des vieux logements.

Le titre du recueil, Malgré tout on rit à Saint-Henri (en lire un extrait >>) n’est pas qu’un clin d’œil à la chanson de Raymond Lévesque. Il souligne l’humour doux-amer des nouvelles, que celles-ci mettent en scène un petit vieux qui s’évade en marchette de son centre d’accueil, un chômeur sauvé de la dèche par la mémoire de Louis Cyr, ou encore un garçon naïf richement récompensé d’avoir hébergé une famille d’immigrants brésiliens. Par son travail attentif et attentionné, Daniel Grenier ne fait pas que capturer l’âme de Saint-Henri?: il lui en insuffle beaucoup aussi.

Marie Hélène Poitras, qui nous avait déjà fait partager sa passion hippique dans la remarquable nouvelle La mort de Mignonne, se penche avec nostalgie sur le sort d’une des dernières écuries urbaines hébergeant les chevaux de calèches, dans un roman qui a l’âpreté des grands westerns de Cormac McCarthy. Son Griffintown (en lire un extrait >>) est un «?Far Ouest-de-la-ville?» légendaire où les cochers, bottes de cowboy aux pieds, prennent facilement le mors aux dents, noient leur solitude au bar de l’Hôtel Saloon et se font justice à eux-mêmes.

L’intrigue tente d’élucider le meurtre de Paul Despatie, pro­priétaire de l’écurie, qu’on trouve un matin dans le ruisseau avec deux balles dans le cœur, et qui sera vengé par sa mère, sorte de Ma Dalton chiquant le tabac. La véritable héroïne, cependant, est une cochère novice qui doit apprendre à maîtriser les per­cherons rétifs et les calèches vétustes, mais surtout à se faire accepter par des collègues aussi frustes et peu amènes que Billy le palefrenier, Grande Folle le travesti ou Evan, vétéran revenu fêlé d’Afghanistan – tous dignes représentants de «?l’humanité à la fois fragile et puissante qui a régné à Griffintown?».

 


JOURNAL TRÈS INTIME

Journal d’un corps, c’est la consignation obsessionnelle, par un homme légèrement hypocondriaque, de ses moindres manifestations physiques, même les plus triviales. Douleurs et plaisirs, force et impuissance?: toute sa vie, son corps lui permettra d’entrer en contact avec les autres autant qu’il l’isolera. Daniel Pennac réussit à faire un roman d’une matière que la littérature bienséante préfère habituellement passer sous silence. Qui eût cru que derrière le sage prof se cachait l’héritier du marquis de Sade?? (Gallimard, 398 p., 34,95 $)


VOYAGE DE CARNAGE

Anissa est meneuse de chiens à Radisson et son amour des huskies n’a d’égal que sa fascination pour les villes fantômes. Mais quand l’esprit chamanique de sa grand-mère s’empare d’elle, elle traverse le Nord-du-Québec en semant la mort sur son passage. Porté par une imagination frénétique et terrifiante, Transtaïga (en lire un extrait >>) inaugure sur les chapeaux de roues la nouvelle collection Lycanthrope, consacrée aux romans gothiques québécois. (par Ariane Gélinas, Marchand de feuilles, 152 p., 17,95 $)