L’âme frère

Extrait du roman L’âme frère, par Gilles Jobidon, avec l’aimable autorisation de VLB éditeur.
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Extrait du roman L'âme frère, par Gilles Jobidon

L’hiver est bien fini mais on ne sait jamais.

Cela se passe, s’est passé dans un pays qui n’est pas dit. Passé – le mot est joli. C’est un mot doux.Un chaton d’arbre qui glisse sur la peau de l’air envolé.

Il fait grand frais. C’est le matin. C’est tôt. Peut-être cinq heures. Dedans on entend les arbres, la grafigne des branches sur le mur de la grange. Il vente. Le vent est l’ombre de Dieu.

Sur les battures, comme de longs patineurs, ployées par le vent, les herbes chantent l’oraison des arbres. Ce n’est plus l’hiver, pas encore l’été.

En mai 1691, Jean Fillio dit Dubois et Nicolas d’Aucy dit Saint-Michel sont découverts en pleine nuit. Ils sont nus comme des vers, endormis dans les bras l’un de l’autre.

Quatre hommes pénètrent dans la grange. L’un d’eux porte une longue perche au bout de laquelle ballotte un globe de verre rempli de lucioles. Cela fait une lumière incroyable. Deux autres tiennent chacun une fourche de bois pointée droit devant eux. Le dernier à entrer braque un fusil de chasse aux deux chiens armés. C’est Quentin de La Plante. On l’appelle Surette. Il est long de corps. Chacun de ses gestes est comme une danse – qui sait sur qui la grâce tombe? Il porte sur la tête un vieux tricorne de feutre noir tirant sur le vert. Un ruban tient ses cheveux rouges qui glissent sur sa nuque en chute de feu. Sur les murs de la grange, l’ombre de sa longue stature dépasse toutes les autres. Du bout du pied, il réveille les amants, recule d’un pas, les tient bien en joue. Lorsqu’ils sont habillés, il crie à la femme Saint-Michel. Elle est dehors, de l’autre côté de la clôture. Elle vient. Elle entre. Elle ne dit pas. Elle tient à la main un falot de tôle percée qui jette de la dentelle d’or sur les murs, sur la paille, le chaume du toit, sur les poutres des combles. Cela fait joli, étrange. Elle se tient à l’écart, la tête haute, des yeux de sarcelle. Ni larmes ni sourire – rien. Quelques mois plus tard, à la fin des amants, elle se sauve avec Surette. On ne les revoit plus.

Dans la maison, à trois cents pas de loutre, Blanche, la plus grande des filles Saint-Michel. Elle ne dort pas. C’est le bruit de la porte refermée brusquement qui l’a réveillée. Elle vient d’allumer la bougie posée tout près, sur son coffre d’espérance. Elle est inquiète. Elle a quinze ans, l’âge de femme.Dix mois plus tôt, à l’arrivée de Jean Fillio, elle entre dans le désir d’enfant. Dès qu’elle le voit, elle sait. Que c’est lui. Qu’il n’y en a pas d’autre. À personne elle ne dit. Souvent elle pense à lui, elle ferme les yeux, elle se touche le ventre.

Blanche devine que des choses se passent dehors, du côté des bâtiments. Dans le même lit que Marion, sa soeur puînée, Blanche regarde l’enfant qui dort à poings fermés, remonte la couverture jusqu’à son cou, rapproche d’elle sa poupée que le sommeil lui a ôtée des mains. Elle ouvre la tenture de lit, la referme sans bruire, se lève, s’avance à la fenêtre. Une lumière du diable émane de la grange, comme si les feux follets s’en étaient emparés. Des formes incertaines qui traversent les vitres, Blanche ne voit que des lumières qui dansent, des ombres qui s’agitent. Elle entend des cris d’hommes, des voix graves, indistinctes, devine que c’est rapport à Jean Fillio. Elle a peur. Elle tremble un peu – les nuits sont encore frilouses. Lorsqu’ils sortent de la grange, pour ne pas être vue, Blanche court jusqu’au lit, tue la flamme, s’abrie de la couverture. En s’éteignant, la bougie dégage une forte odeur de cire. Blanche ne se rendort pas. Ses yeux restent ouverts jusqu’à l’aube, quand le ciel prend les joues roses du matin.

Les deux amants sont amenés de l’autre côté de l’eau, sur l’isle, là où la ville grande. On leur lie les mains derrière le dos. À cause de la brume, du pesant de la barque, de la tire du courant lourde à la rame, la traversée dure près d’une heure. Dans le reflet des torches sur l’eau noire, on dirait la barque menée par des fêteux de Mardi gras. Au matin fait, on donne Fillio et Saint- Michel à la maréchaussée qui les livre au bailli. On les met dans deux cachots séparés. Avant que midi, ils ont subi la première interrogation qui ne donne prou. On les confronte aux quatre témoins : Surette, Lambert à Didyme, Étienne Douceur, Gauthier Vid’Amour – rien de plus que leurs dires. Les deux hommes sont accusés, emprisonnés.

Durant leur incarcération, Fillio et Saint-Michel rêvent souvent l’un de l’autre – l’absence fait naître.

Parfois, dans la cour, lors de la promenade, ils s’aperçoivent de loin. Jamais ils ne font partie du même peloton de marche. Ils se mangent des yeux. Ils se voient dans leur soupe. Une fois, Jean Fillio glisse un billet à un détenu pour qu’il le file à son amant. Le message ne se rend qu’au cartable du dossier judiciaire. La détention dure jusqu’en novembre. C’est le huit que la sentence est prononcée. Exécutée le neuf.

L’hiver est tardif. Les guêpes ont niché bas. Les vieux disent qu’au jour de l’An la mer semblera bouillir, qu’un frasil blanc en sortira, qu’on n’y verra pas deux toises, que c’est pays comme ça, indompté, infini, qu’il faut souvent attendre, baisser les bras, qu’on ne peut rien y faire. Disent que le pont de glace ne prendra pas avant février, peut-être pas en toute entre l’isle et la rive. Disent aussi qu’il pleuvra, que le suroît ne trompe pas. Dans ces temps-là de pluie d’hiver, on dit pour l’année venante que le mauvais an entre en nageant.

Les deux amants sont jugés pour crime contre nature. Dans la langue judiciaire, qui mêle les termes du droit civil à ceux du droit canon, on dit incontinentia contra naturam. On voit aussi dans les registres «bougrerie », «sodomie». Le mot «hérésie» se glisse parfois dans les textes de loi, les conversations de taverne, de perron d’église. Devant les dames, les enfants, en baissant le ton, en fronçant les sourcils, on dit « le crime dont on ne saurait faire mention ».

Lors du procès, aucun des amants ne souffle mot. On dit qu’ils restent ainsi que deux Muets volontaires. On met sous le nez de Jean Fillio le billet froissé, signé de sa main. Il a juste le temps d’apercevoir ces quelques mots qu’il a écrits à Saint-Michel : «… je vous amoure, je vous espère, mon doux, mon tendre tendre…» C’est devant la messieutrie réunie dans la cour de justice qu’on lit la suite. En lisant, le greffier rit tellement tant qu’il doit rajuster sa perruque tombée sur le sol dans une tempête de poudre – on dirait de la neige. Ils sont faits comme des rats.

À la fin du procès, le juge déclare lesdits Fillio et Saint-Michel convaincus d’actions infamantes consommées nuitamment contre le Ciel et l’ordre public. Il ajoute pour s’être connus charnellement, s’être donné chaleur, contentement ensemble comme mari et femme, s’être abreuvés de luxure, avoir commis des actes d’impudicité contre nature du détestable vice sodomitique de bougrerie. Dit aussi que seuls bestialité, infanticide et régicide sont supérieurs en disgrâce, en abomination.

Assis sur la sellette, Jean Fillio est condamné à être fustigé de vingt coups de fouet avant d’être marqué au fer rouge, banni de la colonie à perpétuité, déporté vers les Isles. Il est bien prévenu «qu’enjoint lui est de garder son ban ». Il a dix-neuf ans.

Saint-Michel sera fouetté de treize coups. On dit que Jean Fillio l’a ensorcelé, qu’il lui « a prêté vice de ce péché ».

En raison de sa qualité de fils de seigneur, de seul héritier mâle, de père de famille, Saint-Michel est condamné à la réclusion pour deux ans dans cet hôpital sans nom près de l’Hôtel-Dieu. On l’enferme à l’étage où croupissent les malvas, les pauvres certifiés par le Bureau des pauvres, les vénériens, les prodigues et les fous. Peu lui faut pour le devenir. Jamais il ne sort de sa folie. Plusieurs fois il tente de se donner la mort « par un mouvement de désespoir causé par une passion démesurée d’amour ». Une fois il se taillade les poignets. Une fois, il est à se pendre avec un drap, une autre, il cherche à sauter du toit. À chaque reprise, on le surprend avant qu’il ne s’exécute. Il faut quatre hommes pour lui faire contention dans un bain d’eau glacée.

C’est au matin, au troisième mois de sa réclusion, qu’on le trouve trépassé, étendu sur le pavé, près de l’entrée des calèches. On dit que seule la lune en est témoin, que, lorsqu’on l’a découvert, elle traînait encore au lit du ciel.

Saint-Michel gît en chemise sur une tache mauve de sang. On dit que son corps est roide, saupoudré de petite neigette. Il s’éteint lors qu’il aurait eu trente ans le mois venant, la tête fracassée après une chute – quarante pieds quelques.

Le registre des décès de l’hôpital. Vis-à-vis du nom du défunt, Nicolas d’Aucy dit Saint-Michel, dans une calligraphie parfaite de soeur professe, il est écrit : «Ce jour d’huy, vingt-troisième de janvier 1692, phtisie galopante. »

Début février, on trouve force animaux atteints de mort. On dit péris d’hiver dans l’étable des soeurs. En mars, il y a tremble-terre de l’Isle grande jusqu’à la capitale. On dit que c’est mauvais présage.

À l’été fait, près du quart de la population de la colonie meurt de variole et de fièvre pourprée. On dit que c’est punition de Dieu.

Au lendemain de la conclusion du procès, le bourreau dénude les coupables jusqu’à la ceinture. Dans la colonie, la peine du fouet, la pendaison par les aisselles, la traîne sur une claie, la promenade dans les rues, l’exposition publique au carcan, au pilori ou sur le cheval de bois sont des spectacles courus. On n’a guère les moyens de s’offrir si bon divertissement à aussi peu de frais.

C’est à dix heures sonnées que le cérémonial commence. L’exécuteur de la haute justice lie les mains des condamnés, les conduit derrière la charrette. Un bruit infernal s’ébranle sur la pierraille des rues.

Solennel ainsi qu’un archevêque, le bourreau ouvre la marche. Il tient un gros boeuf caille par le licou. Sur la tête, les épaules, il porte une longue cagoule de laine noire percée de deux trous pour les yeux. Les condamnés suivent, les mains, les chevilles entravées. Chacun d’eux porte un bardeau de bois pendu devant et sur le dos où il est écrit en lettres capitales : BOUGRE, INFÂME, SODOMITE & DÉBAUCHAY. Jamais ils ne se parlent, ne se regardent. Ils font semblant de ne pas s’être vus. À trois carrefours, le bourreau exécute une partie de la sentence. À chaque arrêt, il les attache aux rayons des roues, fait son travail, comme il se doit. La procession reprend.

Là-haut à finir les murs d’enceinte, les scieurs de long, les manouvriers et les bardeleurs délaissent leurs outils, suivent la foule des marchands, des médiocres et des gueux qui marchent au pas derrière les condamnés. Dans l’air humide, les coups de verge de bouleau font un écho strident qui résonne sur les murs. Le vent râle, assourdit les cris haletants des suppliciés, suivis par la rumeur de la foule satisfaite, heureuse, folle comme le vent peut aussi virer fou.

La ville prend ses airs des grands jours. La pluie rosine de biais sur le sol. Du fait de la pluie, la chaussée de la Place se teinte de bleu sombre. On dit beau comme plafond d’église.

Des maisons hautes bordent la Place qui descend jusqu’au port. On y fait la criée du dimanche, le marché deux fois la semaine. C’est là, devant l’église, que les amants seront flétris des derniers coups de verge.

C’est au premier, dans la plus belle des maisons qui donnent sur la Place.Une jeune femme touche le clavecin. Elle joue une courante que Lully a écrite en l’honneur de Monsieur, le frère du roi. Toujours elle bute sur les mêmes notes, reprend la phrase musicale qu’elle n’arrive jamais à finir. Dans sa musique son coeur, sa peine, toute sa rage.

Pour peu, elle délaisse l’instrument, se lève, ouvre les rideaux d’étoffe de velours, aperçoit les suppliciés couverts de sang, le cortège qui les suit. Jusqu’au soir, son coeur en est révulsé – on dit tout englouti. Elle se signe. Malgré les fenêtres closes, elle entend la rumeur ébahie de la foule à chacun des coups de verge. Elle détourne les yeux vers la mer. On dit la mer mais ce n’est pas la mer. On dit aussi la mer douce, le chemin d’eau qui mène au vieux pays. C’est un long collier bleu dont les fonds sont plus traîtres que mille ciels – n’y prend pas qui veut gouvernail.

Blême, coiffée de dentelle noire, vêtue du crêpe du deuil, la femme à la fenêtre est toute à son regard de veuve. Les yeux dans les eaux du port, elle contemple les bateaux amarrés. Elle reste là, absente on dirait, le temps d’un long moment. Elle pense au jardin mort, couvert de tiges séchées, échevelées, farfouillées par le vent, rabattues sur la terre en chacun de leur temps: les tulipes, les roses trémières, les oeillets, les lys blancs, les anémones et les pas-d’alouette. Elle est seule, dans la tristesse résignée des femmes, des peuples soumis, provinciaux.

Le temps est à la neige. La pluie redouble de vigueur, efface les traces de sang sur la peau des suppliciés, coule en fines traînées sur leurs dos, teinte de sombre leurs hauts-de-chausse.Ceux qui suivent la charrette à dix pas ne sentent plus rien de la mouillasse qui transit jusqu’aux os.Un spectacle d’une telle qualité est rarissime.

 

La suite dans le livre…

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