L’amour au temps des erreurs judiciaires

Dans tous ses films, il y a des murs, des prisons, des limites. Le réalisateur Daniel Grou (Podz) avoue craindre l’enfermement. Et son nouveau film — L’affaire Dumont — rappelle que la liberté ne tient parfois qu’à un fil.

L’amour au temps des erreurs judiciaires
Photo : G. Simoneau

C’est la comédienne Geneviève Brouillette qui vous a parlé de l’affaire Michel Dumont. Qu’est-ce qui est venu vous chercher dans celle-ci?

Le fait que c’est une petite histoire. Michel Dumont n’a pas tué 14 personnes, ce n’est pas un boxeur champion du monde qui se fait mettre en prison. C’est un gars ordinaire, qui mène une vie ordinaire chamboulée à cause d’une erreur judiciaire. C’est une histoire qui peut arriver à n’importe qui. Ce qui m’attirait aussi, c’est que Dumont est un antihéros, un gars à qui les choses arrivent ; il ne les provoque pas. Et je voulais vraiment, dans ma vie, faire un film avec des panneaux à la fin qui résument la suite de l’histoire. Je « tripe » là-dessus depuis que je suis petit.

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Ce film relate un fait vécu. C’est plus complexe de jongler avec la réalité?

La plupart des gens ne savent pas ce qu’est l’affaire Dumont, alors ça m’aide dans la fiction. Si je faisais un film sur un gros événement comme le 11 septembre, il y a plein de gens qui pourraient dire : « Ben voyons, ça c’est pas passé comme ça. » Mais que l’histoire soit vraie ou pas, tu la racontes du mieux que tu peux. Il y a des choses que les gens mis en cause dans l’histoire vont mal prendre, mais que veux-tu, l’histoire, c’est ça. Je peux défendre tout ce qui est dans le film.

Sur quels documents se base l’histoire?

Des dossiers de la Cour et des documents recueillis par Solange, la femme de Michel Dumont. Elle a fait un travail de juriste assez phénoménal. Pour les bouts sur la vie personnelle de Michel et Solange, on a recueilli leurs témoignages.

L’histoire de Michel Dumont est complexe. Tout est dans le film?

Il porte plus précisément sur l’histoire d’amour entre Solange et Michel, et sur le système de justice. On voit comment Michel Dumont a « dealé » avec le système et comment le système a « dealé » avec lui. Ça m’a fasciné d’aller au palais de justice voir comment ça se passait. Ce n’est pas comme dans les films et c’est ce que je veux montrer.

Ce sont les horreurs du quotidien qui vous ont mené vers le cinéma?

C’est plutôt le rêve qui m’a attiré vers le cinéma, mais je suis tombé dans le réalisme, la description du monde tel qu’il est. J’ai beaucoup d’empathie et il y en a peu dans le cinéma. J’essaie de ne pas juger, sauf que je prends position. L’occasion de porter un jugement ne s’est jamais présentée, mais c’est sûr que j’en porterais un sur un gars comme Guy Turcotte si je faisais un film sur lui un jour… Sur Luka Magnotta aussi, c’est certain.

On est loin du rêve et bien plus dans la violence crue…

Les sept jours du talion, c’était ça. Cette volonté de dire : « O.K., vous avez vu de la violence au cinéma, vous avez adoré, vous avez vu du monde se venger et vous avez trouvé ça ben le fun, mais la réalité, ce n’est pas ça. La voici, la réalité. Voici à quoi ressemble un coup de poing sur la gueule. » Et le spectateur ne dit pas : « Ah, c’est le fun, quel bon coup de poing ! » Les sept jours du talion, ce n’est pas un film plaisant.

Vous naviguez dans un univers très masculin, de gars tourmentés, qui se posent des questions existentielles. D’où ça vient?

Je suis un gars, j’imagine que ça part de là. Je mets beaucoup de moi dans mes personnages, autant filles que gars. Il y a eu beaucoup de séries où on riait des gars, où on montrait leur côté plus crétin. C’est vrai qu’ils le sont des fois, mais ils ont une âme, il faut les comprendre. C’est la compassion qui m’intéresse. Dans Minuit, le soir, j’en revenais pas de voir combien de trucs j’arrivais à dire sur les relations entre gars. Le gars qui révèle qu’il se masturbe avec un costume de Batman et ses chums qui ne lui disent jamais : « T’es un hostie de crétin », mais plutôt : « J’t’aime pareil. » Et puis, derrière la caméra, l’équipe est formée de filles. Sur le plateau de Tu m’aimes-tu, ma nouvelle comédie romantique qui sort à l’automne, j’étais le seul gars !

En plus d’aborder le thème de la masculinité, vos trois films – Les sept jours du talion, 10 ½ et L’affaire Dumont – racontent des histoires d’enfermement…

Aïe, c’est vrai ! Je n’avais jamais fait le lien. Mais, oui, je pense que j’ai peur d’être enfermé, beaucoup… [Visiblement troublé] Je dois avouer que j’ai peur d’être confiné, d’avoir des limites, de me faire imposer des limites, surtout. Quand j’étais petit, je voulais être un adulte, car je voulais prendre mes décisions… et qu’on me sacre la paix ! J’ai un grand désir de liberté, je ne pourrais jamais survivre en prison. J’ai une vraie crainte de l’autorité. Dans mes projets, j’essaie de comprendre pourquoi ça me fait peur et pourquoi ces gens sont en position d’autorité.

Vous avez souvent dit que vous n’aviez pas confiance en vous. Ça n’a pas changé…

Quand je vois le montage d’un film, je me cache sous la table. Je me dis : Pourquoi t’es allé faire ça ? Change de job, ouvre-toi un dépanneur ! C’est maladif. En télé, faute de temps, je ne peux pas me le permettre, mais pour un long métrage, je peux laisser passer une semaine avant de replonger. Après, je suis capable de « focusser », et le travail commence.

Ça vous sert de vous mettre sur la corde raide?

Sur le plateau de Tu m’aimes-tu, je disais à une collègue : « Bon ! Je suis encore en train de faire de la marde, c’est poche. » Elle m’a répondu : « Tu dis ça à tous les projets. Puis, à un moment, tu te rends compte que c’est pas si pire. » Alors, je pense que ça m’aide de chercher de nouvelles façons de dire les choses. Je vais toujours être à la recherche de nouveaux trucs. Il y a des réalisateurs qui s’enlisent dans un pattern et ils ne font que de la répétition. Quand tu es Alfred Hitchcock, ça marche, mais personne d’entre nous n’est Hitchcock. [Rires] Je ne voudrais pas que le monde dise que mes projets se ressemblent… En même temps, on reconnaît ma touche, ma signature.

Ça, c’est de l’esthétisme. Vous avez déjà dit que les questions d’esthétisme vous dépassaient un peu. Pourtant, c’est présent dans votre travail.

Je me rends compte au fil des ans que je ne fais pas de choix arbitraires. Mais c’est vrai, j’aime les mains, les textures de peau, les visages, les plans larges. Je sais que ce n’est pas dans l’air du temps, le cinéma d’auteur consiste à mettre la caméra et à ne pas influencer la forme. Pas moi. Je veux influencer le spectateur avec la forme. Il y a une grammaire à suivre qui se réinvente à chaque projet, et j’aime la réinventer et l’appliquer. C’est pas de l’esthétisme. Je suis très préoccupé par l’effet du plan.

Plus jeune, vous souhaitiez être scénariste, mais Jaws vous a donné envie de réaliser des films. Qu’est-ce qui a produit ce déclic?

Jaws a été un moment fondateur. J’avais 11 ans, je regardais le film dans le sous-sol, chez mes parents. C’était trop gros, plus gros que moi, j’étais exalté, je « tripais ». C’est… comme tomber amoureux la première fois. Je me suis demandé comment je pourrais faire pour donner cette sensation aux gens et me remettre moi-même dans cet état en regardant mes films. C’est le but. J’ai revu Jaws il n’y a pas longtemps et j’ai encore « tripé » comme un kid.

Cet hiver, je vous ai vu au cinéma. Il n’y avait pas un chat dans la salle, mais vous étiez assis dans une des premières rangées. Il y a une raison?

J’aime que mon champ de vision soit rempli par l’écran et ne pas être distrait. Je veux me perdre dans le film. Une fille de 20 ans me racontait qu’elle préférait regarder un film sur son portable. Je lui ai dit : « Tu me niaises ? C’est impossible ! » Quand tu regardes un film à l’ordinateur, il y a des reflets, tu es déconcentré par les bruits extérieurs, tu t’arrêtes pour envoyer un texto. C’est ce qu’elle aimait ! Je me suis rendu compte que j’étais devenu vieux. À cause des nouvelles façons de regarder un film, on s’investit moins dans une œuvre. Quand tu vas au cinéma, que tu te déplaces, que tu paies ton entrée et ton pop-corn, tu t’engages à être assis pendant deux heures à regarder un film.

Vous venez d’avoir un enfant, alors vous allez pouvoir observer de près cette transformation.

Oui, et j’en suis content. J’aime particulièrement le point de vue des jeunes. Ça me touche d’entendre un jeune parler de ses découvertes. Il y a quelque chose de touchant dans ce regard neuf, qui s’approprie le monde à sa façon. J’ai hâte de voir les générations qui s’en viennent. Mourir, c’est « plate », car tu ne peux pas voir la fin de l’histoire. Et je veux être là pour la fin.

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PODZ ET LES CHIFFRES

Réalisateur prolifique (quatre films, une dizaine de séries ou de comédies pour la télévision, francophone et anglophone, des pubs), Podz semble avoir un faible pour les chiffres, si l’on en croit certains titres qui portent sa griffe…

3 x rien – série télé (TQS), 2006 (coréalisation)

10 ½ – film, 2010

Les sept jours du talion -film, 2010

19-2 – série télé (SRC), 2011 et 2012