L’amour, cette invention

Pour la reproduction ou pour l’amour ? Richard David Precht est un jeune philosophe allemand qui aime les histoires tirées des sciences de la nature.

L'amour, cette invention
Ill.: Bruce Roberts

Il raconte, par exemple, que les souris des champs sont monogames et que leur couple reste soudé toute une vie. Le mâle serait un modèle de vertu chrétienne. Ses cousins montagnards, par contre, copulent à droite et à gauche.

Or, nous relate Precht, un professeur de l’Université d’Atlanta, Thomas Insel, a isolé un gène du rongeur rural, qui produit le récepteur de la vasopressine, pour l’injecter dans le cerveau de celui des montagnes. Résultat ? Le don Juan est immédiatement devenu une petite boule de poils fidèle à sa compagne.

Les magazines scientifiques, devant cette manipulation réussie, ont claironné qu’Insel avait découvert l’hormone de la fidélité. Mieux encore, un journaliste a affirmé que l’ocytocine était « l’hormone de l’amour ». On rencontre de nom­breuses histoires de ce genre à propos des pies-grièches, des grenouilles dorées ou des éléphants dans Amour : Décons­truction d’un sentiment, de Richard David Precht, un essai sur les rapports difficiles et confus dans la sexualité humaine et dans l’amour entre deux partenaires.

Amour est moins rigoureux que le célèbre Qui suis-je, et si je suis, combien ?, du même auteur, mais il participe du même esprit. Or, le sujet est si vaste qu’un philosophe peut s’y perdre, car l’amour, on le sait, ne se raisonne pas. Precht va donc entreprendre le procès des psychologues et des biologistes, qui, par définition, ont une vision réductrice de l’amour, souvent ramenée à des dimensions purement comportementales ou hormonales.

Il a ainsi beau jeu de dénoncer les évolutionnistes, qui disent l’homme prédé­terminé par ses instincts, toujours brutal, égoïste comme ses gènes, lubrique et avide d’affir­mer son pouvoir sur les femmes comme au temps des cavernes. Comment savoir la vérité, souligne-t-il, l’esprit de nos ancêtres n’a pu se fossiliser, et bien fin celui qui peut prétendre savoir si les néandertaliens connaissaient l’amour.

On rencontre donc au fil des pages les théories de Desmond Morris, Konrad Lorenz, Hamilton, Engels, Dawkins ou Stephen Jay Gould, que l’auteur s’empresse de renvoyer dans leurs laboratoires. Precht n’a rien contre la biologie ou Darwin, mais il soutient que « la culture prolonge la biologie par d’autres moyens et que ce qui nous détermine, ce ne sont ni l’hypothalamus ni les hormones ». Nous vivons en société, avec des codes, dans une sorte « d’intimité publique ». Le sexe assure la reproduction, la famille l’éducation. L’amour est-il inspiré par le souvenir d’une relation maternelle ?

Assurément, la sexualité est indissociablement liée à l’amour et dépend en grande partie de la testostérone, de l’ocytocine, de la vasopres­sine, du Viagra ou des odeurs, mais l’amour est d’une autre dimension, c’est d’abord une attente, une aventure per­sonnelle et une idée sociale, peut-être même avant tout littéraire ou cinématogra­phique. Precht revient souvent à une maxime de La Roche­foucauld : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. » Les romans des 18e et 19e siècles traçaient la voie, écrits par des hommes, lus sur­tout par les femmes. À chaque époque, une nouvelle couleur de l’amour. Le sexe reste immuable.

L’amour romantique con­tem­porain est une recherche de sa singularité, un désir de soi chez l’autre. Il se conçoit en images, se chante et se nourrit de la culture. Nos grands-parents ne pouvaient être amoureux comme le seront les enfants d’aujourd’hui, noyés qu’ils sont par les publicités érotiques et la pornographie. Un adolescent du 21e siècle a vu plus de corps nus à 12 ans que ce que les curés pouvaient imaginer de pire dans leurs confessionnaux.

Si la sexualité s’émousse, l’amour peut se magnifier, se transformer et même durer. En cas de difficultés de couple, rappelle Precht, on a le choix entre des milliers de livres plus ou moins utiles, rédigés par des conseillers du sexe qui s’enrichissent en abordant les scénarios connus (il y en a 26). Si l’amour est difficile à cerner, même pour un philosophe, c’est que chacun de nous le vit à sa façon, nourri de son enfance, de ses fantasmes, de son cinéma.

L’amour de l’autre se compare à l’expérience artistique ou religieuse. Le sexe crée le désir, l’amour nourrit l’imagination. Le sexe naît de la chi­mie du cerveau, l’amour est une superbe invention de l’esprit. L’ouvrage de Richard David Precht ne vous dira ni comment séduire ou aimer, il ne vous consolera pas d’un rejet, tout au plus vous offrira-t-il l’occasion de comparer votre expérience à la sienne, mais surtout de réfléchir à l’une des émotions les plus riches que femmes et hommes nous puissions ressentir.

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Amour : Déconstruction d’un sentiment
Par Richard David Precht
Belfond
401 p., 34,95 $

 

 

 

 

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