L’amour existe-t-il?

La « putain » de Nelly Arcan n’y croit pas.

Amateurs de sensations fortes et de chatouillements érotiques s’abstenir. Putain, de Nelly Arcan, est bien le roman le plus austère, le plus janséniste oserais-je dire, que j’aie lu depuis longtemps. L’oeuvre de chair, comme on disait autrefois, qu’elle soit pratiquée par les gens prétendument normaux ou par la professionnelle du sexe, y est présentée comme essentiellement dégradante, même (surtout?) lorsqu’elle donne du plaisir. Tout, d’ailleurs, dans ce livre, parle de corruption: la chair, la chair bientôt vieillissante, mais aussi l’écriture elle-même, interpellant, comme le disent les dernières lignes, « la vie du côté de la mort ».

Le roman lui-même – c’est le mot « récit » qui apparaît sur la page de titre, mais qu’est-ce que cela change à l’affaire? – est d’une économie extrême, aussi bien quant aux personnages que dans l’action. Le prologue nous présente des parents privés de tout caractère individuel: une mère toujours couchée, on se demande pourquoi, un père fervent catholique qui mêle contradictoirement à une vision conservatrice du monde des considérations d’allure progressiste. Plus tard apparaîtra un psychanalyste qui ressemble à tous les psychanalystes, pure projection de sa patiente. Et enfin, oui, bien sûr, la monotone litanie des clients. La narratrice elle-même offre, d’entrée de jeu, une figure plus originale, plus contrastée en tout cas, celle de la « putain » étudiante en lettres, mais on a quelque difficulté à imaginer comment elle trouve le temps de rédiger ses travaux universitaires. Qu’elle soit étudiante à l’université, cependant, on n’en doute pas; son langage en porte parfois des marques un peu lourdes.

En somme, si le roman (ou le récit) n’a pas besoin de personnages, c’est qu’il est complètement dépourvu d’action, d’intrigue. La narratrice le reconnaît volontiers. « Ce livre, dit-elle dans le prologue, est tout entier construit par associations, d’où le ressassement et l’absence de progression. » Ainsi, passé l’intérêt qu’il peut trouver à la description de l’existence d’une putain de luxe – description sans pitié, propre à décourager les plus ferventes vocations -, le lecteur se trouve assez démuni devant des considérations sur le sexe, l’amour, le vieillissement anticipé, la mort, qui ne se renouvellent guère.

Aux environs de la 100e page, j’allais abandonner. J’aurais eu tort. Parce que dans les 100 autres, le ressassement même finit par imposer sa loi et nous convaincre de sa nécessité. Les thèmes ne se renouvellent pas plus qu’auparavant, mais ils s’alourdissent pour ainsi dire. Et lorsqu’on sort de cet étrange récit, de ce récit qui n’en est pas un, on est saisi par une tristesse infinie qui n’est pas l’apanage exclusif d’une seule personne, la narratrice, mais bien la loi du monde. Cynthia aurait voulu avoir « la chance d’être normale ». Mais ce que dit le livre, c’est que le monde ne l’est pas, normal, et n’offre à ceux qui l’habitent aucune chance de l’être. Ce discours désespéré, Nelly Arcan le développe, dans la deuxième partie de son roman, avec une énergie, une passion qui le contredisent – peut-être.

Putain, par Nelly Arcan, Seuil, 187 p., 24,95$.

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