L’amour sous le voile

Il n’y a rien de plus innocent, de plus anodin, de plus inoffensif que les romans d’amour. Sauf dans certains pays, comme l’Iran et la Turquie.

Chronique de Martine Desjardins : L’amour sous le voile
O. Pamuk (photo : Wikimedia Commons)

La Constitution iranienne ne manque pas de souplesse. Elle interdit toute forme de censure, mais permet la mise à l’index des livres susceptibles de corrompre l’ordre moral. Et comme l’ordre moral repose sur la stricte ségrégation des hommes et des femmes, ne cherchez pas de romans d’amour sur les étagères des librairies d’Iran…

« Écrire un roman d’amour dans mon pays est aussi difficile que de commencer une liaison amoureuse et de la poursuivre », affirme l’écrivain iranien Shahriar Mandanipour, qui vit aujourd’hui aux États-Unis. Cela ne l’a pas empêché de vouloir raconter les tribulations sentimentales de Sara et de Daha, deux jeunes Téhéranais qui se sont rencontrés lors d’une manifestation étudiante. Les tourtereaux vivent dans la peur constante d’être envoyés dans un centre de détention s’ils se font arrêter par les patrouilles contre la corruption sociale, qui arpentent les rues à la recherche des couples non mariés. Ils sont réduits à se laisser des messages codés dans les livres de la bibliothèque ou à se donner rendez-vous dans les salles d’urgences des hôpitaux. Quant à leur premier baiser, inutile même d’y penser…

Si Mandanipour a intitulé son livre En censurant un roman d’amour iranien, c’est qu’il ne cesse d’en raturer des passages. Il interrompt alors son récit pour nous expliquer, avec un humour un peu amer, en quoi ces passages seraient jugés inconvenants aux yeux du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique. Adieu références à l’alcool et à la danse (même celle des feuilles sur un arbre), aux instruments de musique, aux prénoms non islamiques… Pas question non plus d’utiliser l’adjectif « chaud », beaucoup trop indécent. Même la description de fleurs et de fruits est considérée comme subversive, à cause des connotations sexuelles que leur ont instillées les riches métaphores de la poésie persane. Mandanipour doit éliminer tant de phrases qu’il finira par con­clure : « Mon roman n’est plus cohérent. » Il est, en revanche, éminemment éclairant sur l’absurdité de la censure.

Orhan Pamuk, qui vit en Turquie, n’a pas à se museler de la sorte quand il aborde le thème de l’amour. Il doit cepen­dant respecter les contraintes de la société fermée qu’il décrit. Son dernier roman, Le musée de l’innocence (en lire un extrait >>), s’ouvre par une scène d’une sensualité intense et affichée, où le narrateur, Kemal, séduit sa jeune cousine Füsun et l’entraîne dans une liaison aussi passionnelle que clandestine. Kemal, qui est déjà fiancé à une autre, voudrait jouir des mêmes libertés sexuelles qu’en Europe, et il déplore qu’à Istanbul personne n’ose s’embrasser en pleine rue. Füsun, elle, reste prisonnière des valeurs traditionnelles du Moyen-Orient – dont celle qui accorde une importance capitale à la virginité des filles. Pour sauver son honneur, elle est forcée d’épouser le premier venu.

 

Kemal ne peut renoncer aussi facilement à son amante et, pendant huit ans, il va lui rendre 1 593 fois visite sous des dehors amicaux. Son obsession va bientôt virer au fétichisme. Il se met à dérober divers objets que la main de Füsun a effleurés : bijoux, salières, épingles à cheveux, quelque 4 213 mégots de cigarette… Il entasse sa collection dans sa garçonnière, qu’il rebaptise « le musée de l’inno­cence ». C’est, pour lui, une façon de reconstituer symboliquement, morceau par morceau, la virginité qu’il a si irresponsablement volée à sa bien-aimée. Un jour, espère-t-il, Füsun redeviendra intacte. Quant au musée, « il sera le refuge des amants qui n’ont pas d’autre endroit pour s’embras­ser à Istanbul ».

 

ET ENCORE

Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature 2006, est né à Istanbul, d’une famille bourgeoise musulmane non pratiquante. Après des études en architecture et en journalisme, il s’enferme pendant huit ans dans l’appartement de sa mère pour écrire ses premières œuvres. En 2005, il est accusé d’avoir insulté la Turquie après avoir discuté publiquement des massacres de Kurdes et d’Arméniens. Il a récemment recréé, dans une vieille maison d’Istanbul, le musée de l’innocence dont il parle dans son roman.

 

En censurant un roman d’amour iranien, par Shahriar Mandanipour, Seuil, 408 p., 39,95 $.

Le musée de l’innocence, par Orhan Pamuk, Gallimard, 672 p., 39,95 $. (En librairie le 4 mai.)

 

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