L’ange de Gabrielle

« Écrivez ma vie », avait demandé Gabrielle Roy à l’essayiste François Ricard, lui confiant 4 500 lettres écrites à son mari et à ses amis. Après 13 ans de recherches et d’entrevues, il tient promesse.

Photo de François Ricard : Martine Doyon / montage : L’actualité

Peu avant de mourir, Gabrielle Roy, qui pressentait sa fin, a remis son dernier manuscrit à son ami François Ricard. Elle ne voulait pas publier de son vivant le récit de sa jeunesse manitobaine et de son voyage en Europe, avant la Deuxième Guerre mondiale. « François, attendez après ma mort, lui demanda-t-elle. Écrivez d’abord ma vie. »

François Ricard, à qui l’on doit un essai percutant sur les baby-boomers (La génération lyrique, Boréal), demeura interdit. Jamais, au cours des 10 années qu’avait duré leur amitié, il ne s’était engagé à écrire sa biographie. Il ne lui serait pas venu à l’idée de griffonner des notes après leurs tête-à-tête, qui aboutissaient parfois à des discussions animées. « On ne fait pas ça à une amie, dit-il. Je n’allais pas jouer au détective à l’affût de ses secrets. »

Mais le professeur de lettres savait combien précieuses étaient ces pages écrites à la main, « au fil de la plume », que la romancière lui avait lues, dans son salon du Château Saint-Louis, devant les plaines d’Abraham. « Je ne pouvais pas garder cela pour moi seul », dit-il, ajoutant qu’il tremblait à l’idée que les 4 500 lettres à son mari et à ses amis, qu’elle lui avait aussi confiées, comme si elle voulait se sentir légère, prête à partir, puissent disparaître. « S’il avait fallu que mon bureau de l’Université McGill soit détruit dans un incendie ! »

François Ricard publia La détresse et l’enchantement (Boréal) après la mort de Gabrielle Roy. Puis il s’attaqua à son essai sur la première génération de baby-boomers, non sans penser qu’il commettait une infidélité. « Quand Gabrielle est partie, je me suis senti lié, dit-il. Elle m’avait accordé sa confiance, au point de me remettre son autobiographie inachevée, comme une source privilégiée que j’étais seul à connaître, afin que j’y puise avant tout autre. »

Commença alors une aventure qui le conduisit jusqu’au fin fond du Manitoba, à l’île de la Petite Poule-d’eau, où la jeune Gabrielle enseigna jadis, avant de prendre le large. À Saint-Boniface, il visita sa maison natale, rue Deschambault, et rencontra ses cousins. Au Québec, il interviewa 150 personnes, dont son mari, le Dr Marcel Carbotte, ses sœurs et une ribambelle de vieilles dames aux souvenirs embrouillés mais aux perceptions éclairantes. « Je n’ai jamais cessé de l’aimer », dit le biographe à l’issue de sa longue quête. « C’était une femme angoissée, au destin pathétique, dotée d’une force morale extraordinaire. » À paraître chez Boréal, à la rentrée.

Vous êtes passé d’un essai-choc sur une génération explosive, la vôtre, à la biographie d’une romancière qui vécut en recluse. Cela peut surprendre.

Jeune, je me voyais poète, mais pas essayiste. J’ai écrit La génération lyrique pour éveiller les consciences sur les inégalités entre les générations. On a charrié en concluant que l’âge et la position sociale sont les seuls facteurs qui expliquent la fortune des baby-boomers. Ce n’est pas ce que j’ai écrit et, en ce sens, mon livre a eu des effets pervers. Je dois dire aussi que je suis contre les biographies d’écrivains, car elles détournent l’attention de l’œuvre au profit d’aspects parfois secondaires d’une vie. Gabrielle Roy est un cas particulier. Sa propre vie est devenue la matière de son écriture. Elle a déjà dit : « Ni mes œuvres ni ma vie ne sont aujourd’hui contentes de moi. »

Comment l’avez-vous connue ?

À l’été 1973, j’ai demandé à la rencontrer avant de rédiger l’introduction d’un livre que je lui consacrais. Elle m’a invité à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. La première chose qui m’a frappé, c’est le décor. Une splendeur ! Sa maison était perchée sur une falaise dominant le fleuve, qu’elle appelait la mer. C’est là que je l’ai vue pour la première fois. Elle avait 64 ans et moi, 26. Comme les rares photos d’elle en circulation dataient des années 50, j’ai été surpris de la trouver plus âgée que je l’avais imaginé. Elle était très ridée. Mais son visage était d’une grande beauté. Des yeux bleu-vert, le regard perçant et le teint sombre. Une sorte de grâce émanait d’elle. Et quelle conteuse ! Drôle aussi. Ayant fait du théâtre dans sa jeunesse, elle savait poser sa voix. J’ai été conquis. J’ai commencé à m’occuper de l’édition de ses livres, que je corrigeais avec elle. Le plus amusant, c’est que j’ai retrouvé les lettres qu’elle avait écrites cet été-là, et dans lesquelles elle se plaignait d’être envahie par les professeurs !

On l’imagine plutôt timide, distante même…

En entrevue, elle était d’une nervosité incroyable. Elle n’a accordé qu’une interview à la télévision, à Judith Jasmin. On la sent figée. Elle soigne son élocution et on a l’impression qu’elle a appris ses réponses par cœur. Mais en privé, elle tenait des propos très libres. C’était les années préréférendaires et nous parlions de politique. J’étais aussi nettement pour le Oui qu’elle pour le Non. Mais ça n’a jamais brouillé nos relations.

Son autobiographie commence par une question : « Quand donc ai-je pris conscience que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure ? »

Le fait d’appartenir à un groupe opprimé aurait pu l’écraser. Cela l’a plutôt forcée à s’imposer et a été une source d’inspiration pour elle. À Saint-Boniface, la société était francophone et catholique, les familles, nombreuses, et l’ambiance morale, semblable à celle des petits villages québécois. Elle n’aurait pu rester dans l’Ouest, mais son imaginaire ne pouvait pas s’en passer. Elle s’est fait des ennemis en le quittant. Des personnes qui avaient l’impression qu’elle levait le nez sur eux et faisait carrière ailleurs, sur leur dos. On a fait le même reproche à Anne Hébert.

Son ami le peintre Jean-Paul Lemieux a dit qu’elle n’était pas vraiment québécoise non plus.

Allons donc ! Elle s’est installée au Québec en 1939 et y est morte à 74 ans, sans jamais l’avoir quitté. J’en ai déjà discuté avec elle. Je prétendais qu’elle avait pu écrire Bonheur d’occasion parce qu’elle avait le regard d’une étrangère sur la réalité montréalaise. Comme le Français Louis Hémon avait pu écrire Maria Chapdelaine. Elle m’a répondu : « Si je suis une étrangère, on l’est tous. » Elle détestait ce mot, qui indiquait selon elle une sorte de rejet, de méfiance. Elle s’en servait pourtant. Quand un de ses livres recevait une mauvaise critique, elle se défendait en disant : « Ils ne me considèrent pas comme une des leurs. »

Mais son pays, c’était le Canada.

Oui. Elle a protesté contre le « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, affirmant qu’il n’avait pas de leçon à faire au Canada. C’est la seule fois qu’elle a pris position publiquement. L’expérience a été douloureuse car, après, on lui a souvent reproché ses opinions politiques. Lors du référendum de 1980, le comité du Non l’a sollicitée, mais elle a refusé de s’engager. Sa seule intervention, elle l’a faite dans la revue Liberté, que je dirigeais. Elle m’a remis un texte qui n’était pas politique, mais où on lisait son attachement au Canada. En fait, elle a réagi comme beaucoup d’intellectuels canadiens-français de sa génération. Elle était antiduplessiste et avait voulu la Révolution tranquille. Mais en voyant les émeutes à Saint-Léonard, elle s’est inquiétée des excès du nationalisme. Comme Trudeau, Pelletier et Marchand. Elle émettait aussi des réserves sur les groupes qui luttaient contre le bilinguisme au Manitoba. Elle trouvait suicidaire que les jeunes francophones de l’Ouest n’apprennent que le français. Or, dire ça, au Québec, dans les années 70, c’était risqué.

D’où lui est venue l’idée de Bonheur d’occasion ?

Pendant la crise, elle avait 21 ans et était reporter au Bulletin des agriculteurs, le magazine influent de l’époque. Ses articles sur le Montréal de 1941 tranchaient avec l’image qu’on véhiculait de la Ville aux cent clochers. Elle décrivait une métropole moderne, cosmopolite, ayant une diversité architecturale et linguistique. C’est alors qu’elle découvrit Saint-Henri et imagina le roman.

En quoi son œuvre peut-elle intéresser les jeunes ?

Florentine et Jean Lévesque sont des jeunes dont l’avenir est bouché, comme celui des jeunes d’aujourd’hui. Bonheur d’occasion les touche plus que ceux de ma génération, qui vivaient dans une société ouverte. La petite poule d’eau est une sorte de recommencement du monde. Il y a un aspect écologique dans ce retour à la nature. Les féministes voient en elle un écrivain féminin unique. Et son américanité séduit. Sa nouvelle De quoi t’ennuies-tu, Évelyne ?, qui raconte le voyage d’une vieille dame en Californie, c’est presque du Jacques Poulin.

Comment a-t-elle vécu l’homosexualité de son mari ?

Leur vie conjugale a été difficile, non pas parce que son mari était homosexuel, mais parce qu’ils ne s’entendaient pas. Gabrielle n’était pas faite pour le mariage. Elle avait besoin d’une indépendance totale, car son œuvre passait avant toute chose. De plus, comme le couple n’avait pas d’enfant et que Marcel Carbotte vivait son homosexualité dans un milieu d’intellectuels aux idées larges, ce serait exagéré d’y voir un fait marquant de sa vie.

Gabrielle Roy a eu une relation orageuse avec sa sœur Adèle, qui a aujourd’hui 102 ans. Qu’est-ce qui n’allait pas entre elles ?

Toute sa vie, Adèle l’a pourchassée de sa hargne. Elle lui reprochait d’avoir été choyée, d’être belle et de faire la carrière dont elle-même rêvait. Après sa mort, Adèle m’a proposé de publier ce qu’elle prétendait être la vraie histoire de Gabrielle. J’ai lu son manuscrit ; c’est un tissu de méchancetés.

Racontez-nous ses dernières années.

Elle était malade, déprimée. Confinée dans son appartement du Château Saint-Louis, à Québec, elle avait des problèmes respiratoires, troubles qui sont souvent psychosomatiques. Elle n’écrivait plus parce qu’elle souffrait d’arthrite et se bourrait de médicaments. Elle se sentait coupable. Toute sa vie, elle avait caressé deux projets : devenir un grand écrivain et être une sainte par une vie de dévouement. Ces deux exigences étaient en conflit. À l’été 1983, elle a ressenti un malaise et a été conduite à l’hôpital, où elle a fait un infarctus. À 5 h, le matin du 13 juillet, son mari m’a appris sa mort.

Laisse-t-elle une œuvre démodée ?

Elle laisse une œuvre universelle, enracinée dans un pays, et qui en dit long sur ce que c’est que d’être écrivain. Elle était de ces perfectionnistes qui éprouvent un sentiment d’insatisfaction et voudraient toujours faire mieux. Moi qui suis réfractaire au joual, je suis ébloui par la qualité de son écriture. Son œuvre est-elle démodée ? Oui, dans la mesure où elle n’est pas moderne. Cependant, elle est plus complexe qu’elle n’en a l’air. À la première lecture, elle touche un large public mais, si on creuse, on découvre des profondeurs insoupçonnées qui plaisent aux littéraires. C’est là une de ses forces.

La littérature québécoise est-elle en santé ?

Si l’on entend par santé la diffusion des œuvres, oui. Un certain professionnalisme s’est développé chez nous. Il n’y a plus d’auteurs qui écrivent mal. La littérature a aussi cessé d’être politique et engagée, ce qui est bon signe. Dans les années 70, le combat a été stimulant mais, rapidement, il est devenu une prison. Aujourd’hui, la liberté est plus grande. Par contre, la littérature en général est en danger. J’ai l’impression qu’elle est diluée dans ce qu’on appelle les produits culturels et les produits de divertissement. On attend d’une œuvre qu’elle entre en concurrence avec un vidéo ou un logiciel.

L’école joue-t-elle son rôle ?

L’école a évacué la littérature. Autrefois, l’enseignement du français, une des bases du système d’enseignement, se faisait en relation avec les livres. Aujourd’hui, on utilise n’importe quoi, même les articles de journaux. On va au plus facile. Étudiant, je ne pouvais pas envisager ma vie sans les livres. Ma vision du monde passait par eux. Ils m’aidaient à interpréter mes sentiments et mes émotions. Maintenant, plus personne ne vit pour la littérature.