L’angoisse des poulets sans plumes

Extrait du roman L’angoisse des poulets sans plumes, par Sébastien Chabot, avec l’aimable autorisation des éditions Trois-Pistoles.
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Extrait de L'angoisse des poulets sans plumes, par Sébastien Chabot

Venir au monde au bout d’une corde

            Je vois la vie par des yeux de mouches, parce que je suis leur roi. Ce qui n’empêcha pas ma mère d’accoucher de moi, accrochée au plafond comme une lumière, car elle ne savait plus quoi faire de tous ces enfants qui lui sortaient du corps, en lui volant ses plus beaux jours. Oui, c’est pendant que ma mère se balançait au bout d’une corde que je suis tombé de son ventre avec un bruit de limace courant après sa trace, et que tout bleu, et tout nu, et tout en larmes, j’ai été forcé de lancer mon premier sacre: « Jésus de viande du crucifix, que j’ai dit, est-on ici pour se pendre ou bien pour naître la tête en bas! » Oh! j’étais fâché, je l’admets, de tant d’anarchie autour de mon jeune nombril, mais ma mère, elle, comme seule réponse a dit au Premier qui venait tout juste d’entrer : «Va me porter ça sur le tas de fumier ! »

            M’as dire comme on dit, je n’étais pas né parmi les muses aux grosses joues, à qui j’aurais pu pincer les fesses en les regardant se pencher sur mon berceau et applaudir à mon premier rot. Pourtant, j’aurais voulu naître avec une couronne, mais comme l’enfer appartient à ceux qui se lèvent tôt, je me suis dit que je devrais aller me faire voir ailleurs, en me glissant sous la table pour me cacher au lieu de finir sur le tas de fumier.

            Et si je suis encore au monde à l’heure qu’il est, c’est parce que ma mère ne m’a pas vu filer, vu qu’elle était en train de se décrocher du plafond avec l’aide du Premier. Quand notre père est arrivé dans la cuisine, il a regardé notre mère et lui a dit : « Sainte apoplexie du Nord ! T’as encore essayé de te pendre aujourd’hui ! » Tout de suite après, il est tombé dans sa soupe de cornichons à grands coups de cuillère, comme un cochon. Mes frères se sont tous assis autour de la table et j’ai commencé mon premier rêve, où je me voyais dans une forêt de pieds aux prises avec les rats et les poulets mal égorgés.

            Et c’est là-dedans que j’ai grandi en mangeant les ongles d’orteils sales de mon père et en léchant les pieds de mes frères, quand je voulais mettre un peu de sel sur les croûtes de ma gastronomie. Lorsque ma mère passait le balai sous la table, je me cachais dans un coin et je me mouchais dans les boules de mousse qu’elle oubliait d’enlever. Le jour où elle m’a vu, elle a hurlé à s’en faire exploser les yeux, et c’était comme si elle venait de voir un diable tout maigre en dessous de la table. Comme notre mère n’a jamais été très forte de la tête, la première chose qui lui est venue à l’esprit, ç’a été de me baptiser : « Tu vas t’appeler Perceval, comme ton oncle qui est mort, électrocuté par un éclair. » Puis elle est retournée à sa soupe de cornichons en me disant de grandir en-dessous de la table parce qu’il n’y avait plus de place dans la famille, vu qu’elle accouchait toutes les saisons.

            Car nous étions nombreux dans la famille Marchaterre. Nous étions nombreux et affamés en plus d’être les maîtres absolus de l’oreiller et les plus mauvaises graines de tout le canton du Matalik, où les montagnes n’ont jamais cessé de mollir sous les assauts paniqués du soleil d’été. Personne d’autre que nous n’aurait pu vivre au rythme d’un poulailler et dormir entassés les uns sur les autres, aux prises avec les poux, la toux : et la mauvaise humeur. En tant que bande de crottés, nous espérions tous pouvoir sortir, un jour ou l’autre, de cette famille où les taloches volaient, plus souvent qu’autrement, la vedette aux caresses.

            Comment ne pas, sur-le-champ, parler de chacun des membres de cette glorieuse famille en espérant remettre l’heure au pendule et la détestation sur les bons visages.

            D’abord notre père, maître de ces lieux, grand vendeur d’oreillers au sommeil léger, et empailleur d’animaux dans ses moments de détente ; passant le plus clair de son temps au poulailler, et le reste de ses heures libres occupé à sauver des animaux de la décomposition et de l’oubli pour les amener du bord de la décoration et de l’admiration. Mais tueur d’animaux aussi, lors de ses escapades de chasse et enviable collectionneur de panaches d’orignaux. Avec très peu d’amour à nous donner, n’ayant jamais eu besoin de la moindre caresse d’un de ses enfants, il avait les mains mortes pour nos joues et nos cheveux, mais le pied agile lorsqu’il s’agissait de trouver le derrière de l’un ou l’autre de mes frérots. Tel était notre père.

            Et notre mère, elle, fantôme aux mains bizarres, coupées à l’intérieur à cause de ses tremblements lorsqu’elle tranchait les cornichons de la soupe, qui nous a toujours donné l’impression de recevoir des poignées de blessures pas encore guéries chaque fois qu’elle nous touchait avec ses paumes. Imprévisible comme pas une à cause de ses nombreux malheurs, pratiquant la pendaison-surprise au moment où on s’y attendait le moins. Contrairement à notre père, prête à nous aimer, mais triste en permanence et détestant les oiseaux. Fragile comme la naissance d’un poussin, raide comme un piquet de clôture, souffrante comme une oreille mordillée, pleine peut-être de bonnes intentions, mais trop faible de l’humeur pour être capable de bien s’occuper de nous tous. Elle était toujours en train de tomber épuisée à tout bout de champ.

            Et bien sûr, il y avait nous, indécrottables enfants conçus sous le signe de l’orignal, comme on verra. Il y avait le Premier, dit « Poplouk la tête d’eau », héros de cette histoire, devenu mongol comme pas un, dans des circonstances tragiques qui m’ont forcé à sortir de sous la table; suivi de près par le Deuxième, dit « Panou les bras trop longs », vaillant, combatif, détestant les plus jeunes à partir du Onzième, jaloux du Premier avant qu’il n’ait son accident. Vint ensuite le Troisième, dit « Varlope trop maigre pour ses culottes », coureur de jupons de curé, toujours prêt à nous parler de Jésus, comme lorsqu’il prêchait le partage avec l’idée d’avoir plus de soupe. Suivi par le Quatrième, dit « Gilling ou moi, j’aime pas les patates pilées» et son frère jumeau le Cinquième, dit « Gallang ou moi, j’aime pas la soupe de cornichons ». Ces deux frères identiques de visage, venus au monde attachés par des couettes de cheveux, étaient de grands amateurs d’étranglement de poulets. Notre mère les aimait comme il se doit, mais ils étaient frappés deux fois plus en tant que couple par notre père. Il y a eu aussi le Sixième, dit « Toutate la face plate », laid à faire peur, sournois comme pas un, mangeant des couleuvres en secret pour calmer son appétit. Et le Septième, dit « Croqueur aux airs supérieurs », trop arrogant aux yeux de notre père, qui nous a toujours regardés de haut, comme si nous n’étions pas dignes de le recevoir. Pendant ce temps, le Huitième, dit « Peton les pieds palmés », passait son temps dans l’étang, essayant d’apprendre le chant des grenouilles, parce que monsieur voulait devenir chanteur. Mais voici maintenant venir le Neuvième, dit « Fafouin les flancs mous », lâche comme un âne, mauvais au poulailler, qui préférait se faire dévisser la tête de claques plutôt que d’avoir à travailler. Sans oublier le Dixième, dit « Macabe ou le petit Jésus doit avoir envie de se déclouer à te voir faire toutes sortes de niaiseries », sauvage, marâtre avec les animaux, qui aimait étrangler les poussins sans se soucier de leur courte vie, qui a mis le feu plusieurs fois à des poulets parce qu’il adorait les voir courir et en rire. Et comment ne pas parler du Onzième, dit « Gagouette la grenouille », cet hyperactif qui sautait partout, qui dormait peu, qui faillit nous surprendre plusieurs fois, Poplouk et moi, lors de nos caresses nocturnes. Et il y en avait encore un, juste avant moi, le Douzième, dit « Zézète le gazouilleur », qui n’a appris à parler qu’à l’âge de dix ans, le jour de l’accident dans le poulailler. Finalement, je suis venu, moi, le Treizième, autoproclamé « Roi des mouches ». Depuis toujours, j’ai été un grand amoureux de tout ce qui voulait bien être aimé. J’ai grandi sous la table, parmi les mousses et les poussières, en y apprenant la vie des mouches et la peur des yeux.

            Comme on voit, nous étions vraiment une belle bande de pouilleux, et notre mère nous aimait d’un amour qu’on aurait bien aimé recevoir un peu plus souvent qu’à notre tour. Voilà de quoi cette Famille, forte comme un piège, prenante comme un filet, avait l’air au début de ma vie, alors même que mes yeux, mes terribles yeux, n’avaient encore rien vu, mais ne perdaient rien pour attendre.

 

La suite dans le livre…

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