Langue au travail : il y a la norme… et la réalité sociale

Une étude de l’OQLF démontre que 39,8 % des entreprises québécoises exigent des compétences linguistiques en anglais au moment de l’embauche. Y a-t-il là de quoi déchirer sa chemise ?

Image : Freepik

La publication au début du mois d’août de l’Enquête sur les exigences linguistiques auprès des entreprises, des municipalités et des arrondissements de Montréal par l’Office québécois de la langue française (OQLF) a provoqué une nouvelle vague de « déchirage de chemises ». « Les données publiées sont très préoccupantes », a affirmé le ministre de la Justice et ministre responsable de la Langue française Simon Jolin-Barrette. « La situation va de pire en pire. Ça prend une nouvelle Loi 101 », a renchéri le Mouvement Québec français. Et le chef intérimaire du PQ, Pascal Bérubé, a pour sa part soutenu que nous sommes « en train d’assister à une normalisation de la demande de l’anglais ».

Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir de quoi il retourne, et j’ai le bonheur de vous annoncer que ma chemise en est sortie intacte.

L’enquête en question, réalisée par l’Institut de la statistique du Québec pour l’OQLF, décrit en long et en large quelles langues sont employées comme critère d’embauche et pour quelles raisons. Au total, 2 460 entreprises, 181 municipalités et les 19 arrondissements de Montréal ont été sondés.

On trouve dans le document de 75 pages toutes sortes de statistiques dignes d’intérêt. Par exemple, 39,8 % des entreprises québécoises exigeraient des compétences linguistiques en anglais au moment de l’embauche — un chiffre qui grimpe à 62,9 % à Montréal. Et 23,5 % des municipalités du Québec font de même (50 % pour les arrondissements de Montréal et les municipalités de l’île).

L’enquête nous apprend également que 35 % des entreprises québécoises vont rejeter une candidature pour un manque de connaissance en français, contre 25 % pour un manque de connaissance en anglais.

Il faut cependant prendre ces derniers chiffres avec un grain de sel. J’ai été très surpris de lire que seulement 54 % des entreprises ont des exigences linguistiques à l’embauche. Autrement dit, 46 % des entreprises n’exigent aucune compétence linguistique lors de ce processus. Tout ce que vous venez de lire ne les concerne donc pas. Mieux encore : parmi les 54 % d’entreprises qui ont des exigences linguistiques à l’embauche, 34 % seulement vérifient réellement les compétences linguistiques des candidats. Autrement dit, les vérifications effectives ne surviennent que dans 17 % des cas (34 % de 54 %) et 8 % (25 % de 34 %) des entreprises seulement rejettent des candidatures pour cause de lacunes en anglais. Vous pouvez vérifier : tous les tableaux de l’étude sont précédés de leur prémisse statistique. Cette étude est vraiment bien faite.

Autre point important : quand on lit l’étude en diagonale, il saute aux yeux qu’elle n’offre aucun point de comparaison. Elle ne présente aucune donnée temporelle, aucune date, aucune période de temps. Rien là-dedans ne permet de dire que c’est mieux ou pire qu’avant. C’est un portrait, point final.

Pour situer cette enquête dans son contexte, l’OQLF nous renvoie à d’autres études, dont le Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, publié en 2019, qui montre des évolutions plutôt lentes, de nombreux progrès et quelques régressions. Pour ne parler que du français comme langue de travail, on note par exemple une régression pour l’ensemble du Québec qui passe de 82 % en 2001 à 80 % en 2016. Autour de Montréal, c’est passé de 83 à 81 % durant la même période et à Montréal, de 60 à 57 %. Pas beaucoup, donc, mais est-ce le début de la fin ou le commencement de quelque chose d’autre ? Difficile à dire, et voici pourquoi.

Une loi nécessaire dans une société bilingue

On touche ici à la tension naturelle entre la Charte de la langue française, nécessaire entreprise d’ingénierie sociale, et la réalité sociale. Car ce que cette enquête ne dit pas, c’est que justement, le portrait qu’elle fait des exigences linguistiques à l’embauche est sans doute assez ressemblant de celui qu’on aurait pu dresser il y a 15 ou 30 ans.

Même si le Québec est officiellement de langue française, ça reste un vœu pieux. Le français y est majoritaire, certes, mais son autre trait dominant, c’est son bilinguisme fondamental. Près de 45 % de la population déclare parler les deux langues officielles, ce qui est unique au Canada et même dans le continent. (Ce bilinguisme français-anglais est également unique dans la francophonie mondiale.) Le premier ministre Jacques Parizeau a, à l’époque, parfaitement exprimé cette tension quand il a déclaré qu’il botterait le derrière des Québécois qui refusaient d’apprendre l’anglais. Or, pourquoi apprendrait-on l’anglais si ce n’est pour s’en servir ?

Le Québec devra toujours vivre avec ce paradoxe d’être la société la plus bilingue du continent parce qu’il en est la plus francophone. Dans une certaine mesure, cette enquête ne fait que décrire les modes opératoires et les paradoxes de ce bilinguisme de masse au moment de l’embauche.

Je me cite moi-même en exemple. J’écris sur le français depuis 15 ans, mais j’ai écrit plusieurs de mes livres en anglais. Comme ma femme a un droit d’accès au système scolaire anglophone, mes filles ont fréquenté une école primaire anglophone en immersion française avant de faire leur secondaire et leur cégep en français. Je parle trois langues, j’en ai appris deux autres plus ou moins bien et tous mes amis sont minimalement bilingues. Je dois admettre que si j’étais moi-même employeur, je serais le premier à exiger de mes candidats des connaissances linguistiques, parce que je considère que c’est important. Pour moi, « bilinguisme » n’est d’ailleurs pas synonyme de « connaissance de l’anglais ». J’aime les bilingues en tous genres, les trilingues, et les polyglottes. Je ne suis pas à une contradiction près, mais je l’assume, je suis un Montréalais ordinaire. Et nous sommes quelques millions de Québécois à vivre ce paradoxe fantastique de vouloir défendre notre langue tout en assumant notre bilinguisme.

Que prépare le ministre ?

Quoi qu’il en soit, j’ai l’impression qu’il n’y aura pas beaucoup de rapport entre cette enquête, plutôt savante, et ce que prépare le ministre Jolin-Barrette pour resserrer la Charte de la langue française (surnommée Loi 101).

Quel problème le ministre Jolin-Barrette voudra-t-il régler et avec quel remède ? Je me doute qu’il sera beaucoup question du français langue d’usage au travail et de l’accès aux cégeps anglophones. Et je ne serais pas surpris que l’application de la Loi 101 soit étendue aux entreprises de moins de 50 employés — mais je ne suis pas dans le secret des Dieux.

Cela dit, il faut admettre que la CAQ, qui avait promis de s’attaquer à la question linguistique, a jusqu’ici choisi une approche modérée, mais efficace — aux antipodes de celle qu’elle a adoptée avec la loi sur la Laïcité. Ses premières actions ont davantage porté sur les moyens mis en œuvre, ce qui était la bonne chose à faire. Pour quiconque examinait la situation, il était évident que le premier problème était le manque de ressources pour l’intégration des immigrants.

L’autre grand problème est le manque de rigueur dans la manière dont on applique la loi vis-à-vis des entreprises.

Actuellement, l’article 46 de la Charte de la langue française dit la chose suivante : « Il est interdit à un employeur d’exiger pour l’accès à un emploi ou à un poste la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d’une langue autre que la langue officielle, à moins que l’accomplissement de la tâche ne nécessite une telle connaissance. » Le reste de l’article décrit les recours légaux et juridiques de l’employé ou du candidat dans une telle situation. Il est clair que cet article est rarement invoqué.

En soi, le fait que le ministre responsable de la langue française soit aussi ministre de la Justice est peut-être un indicateur qu’une partie des solutions visera l’application de la loi plutôt qu’une réécriture de bord en bord.

On verra dans les semaines à venir quel lapin le ministre sortira de son chapeau. À moins que le lapin n’attrape la COVID.

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Langue au travail : il y a la norme… et la réalité sociale
Merci pour cet article qui nous promène dans un peu plus d’objectivité…
En tout cas, c’est ce que je souhaite :o)

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Comment s’applique la loi pour un employeur comme McDo ???
Au global, je pense que McDo a un peu plus de 50 employés… est-ce que je me trompe ? Mais au local, chaque restaurant peut compter moins de 50 employés. Comment s’applique la loi alors ? Au local ou au global ?
Allez dans un McDo à Dorval (et j’imagine à bien d’autres endroits à Montréal), et vous observerez que derrière le comptoir, les employés ne parlent pas un mot de français. C’est ça la langue du travail ???
Et de plus, même dans les régions éloignées comme la Gaspésie ou l’Abitibi et la Côte-Nord, la radio d’ambiance est majoritairement en anglais, pourquoi ? Je comprends que les radio locales ne sont pas toujours de très haut niveau, mais à tout le moins, on y parle un français approximatif raisonnable.
Je suis bilingue tout comme vous monsieur Nadeau, mes enfants le sont également, mais ce n’est pas une raison pour se laisser endormir sous prétexte qu’il n’y a pas péril en la demeure. Les faits sont aussi là pour le prouver. Il n’y a pas de fumée sans feu.
L’exemple que j’ai pris de McDo en est un parmi des centaines. Ça commence à faire du monde dont la langue de travail n’est pas le français ici au Québec, et l’immigration massive ne réglera pas le problème, loin de là.

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Tout à fait d’accord avec vous C. Anjou. Monsieur Nadeau confond, comme plusieurs, le bilinguisme public, institutionnel et professionnel au bilinguisme individuel. C’est connu, quand un anglophone ou un anglicisé ne parle pas français dans un groupe de travail, c’est l’anglais que prend la place, verbal et écrit. Bien souvent, c’est le québécois francophone, autour de la même table, qui parle un anglais approximatif apprit sur le tas à l’école qui est regardé croche par ses mêmes collègues francophones. C’est le monde de la domination et le mythe de la supériorité qui prime, l’anglais d’abord, le reste viendra après.

On pourrait noter également qu’entre le tiers et la moitié des montréalais sont au moins trilingues, mais dans des quartiers tels NDG et le Centre-ville, l’anglais et redevenu la langue principale, et oui, c’est inquiétant.

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La suggestion d’étendre la loi 101 aux organismes régis par la loi fédérale, les banques ou les aéroports par exemple, ne me semble pas régler un problème réel.

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Trop souvent, dans les débats sur la pérennité du français au Québec, les personnes polyglottes disent d’entrée de jeu : « Oui, mais moi je parle plusieurs langues! ». Je les en félicite, mais – faut-il le leur rappeler, histoire qu’elles en prennent conscience une bonne fois pour toutes – il ne s’agit pas ici de condamner leurs connaissances linguistiques, mais plutôt de défendre et préserver le français au Québec. Que la maîtrise individuelle de plusieurs langues soit confondue par certaines personnes avec l’enjeu de la langue prédominante dans la vie publique au Québec en dit long sur la faiblesse de leur culture civique.

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Tout à fait d’accord avec vous. Les gens confondent bilinguisme individuel, intéressant et souhaitable comme richesse individuelle, au bilinguisme public dangereux au français comme langue d’accueil, de travail et de vie publique au Québec . Merci de nous le rappeler.

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