L’appel du Nord

«Le cinéma est devenu un art de la contrainte», affirme Marc Séguin, artiste aux multiples talents dont le cœur balance constamment entre nature sauvage et raffinement.  

Le cinéaste Marc Séguin est aimanté par le Nord, où il a campé l'action de son film Stealing Alice. (Photo: Charles Briand pour L'actualité)
Le cinéaste Marc Séguin est aimanté par le Nord, où il a campé l’action de son film Stealing Alice. (Photo: Charles Briand pour L’actualité)

De retour d’un voyage de pêche en Alaska avec son meilleur ami, le restaurateur Martin Picard, le peintre, auteur et désormais cinéaste Marc Séguin raconte: «J’ai eu le mal de mer pendant deux jours. C’était l’enfer!»

Depuis quelques mois, on a d’ailleurs plus de chances de le croiser dans le Grand Nord qu’à Montréal, tant il se fait discret sous nos latitudes. Il faut dire que ces dernières années ses succès l’ont maintenu sous les projecteurs, lui qui pourtant goûte l’ombre au moins autant que la lumière.

A-t-il rapporté de belles prises, malgré les nausées? «Quelques-unes», répond-il avec le sourire d’un gamin qui a réussi un mauvais coup. «On est revenus avec 240 livres de filets. Beaucoup de saumon, du flétan, du vivaneau…»

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On applaudit le palmarès, puis on lance une autre ligne. Qu’arrive-t-il du premier long métrage de Marc Séguin, Stealing Alice, autofinancé, terminé depuis plusieurs mois, mais qui n’a toujours pas été diffusé? «Il n’y a pas encore de stratégie de sortie, admet-il. Quelques festivals intéressés, sans plus. Honnêtement, je n’ai pas envie de suivre les voies habituelles de la distribution, qui me semblent peu adaptées au cinéma d’auteur. Presque toujours, au Québec, on met des années à financer, puis à faire un film, pour le voir mourir après quelques jours en salle. Il se trouve que j’ai entièrement financé le mien, que je ne dois rien à personne, alors je peux faire autrement. Pourquoi ne pas organiser, par exemple, des rendez-vous ponctuels, dans des lieux de diffusion ciblés, 200 personnes à la fois? J’y réfléchis.»

Le film en question, qui met en vedette Fanny Mallette, raconte l’histoire d’une Québécoise ayant des origines inuites qui vole des œuvres d’art dans les musées — à ne pas confondre avec Nord Alice, le troisième roman de Séguin, paru en 2015 et qui entretient assez peu de liens avec Stealing Alice, outre son personnage éponyme. «Nous avons fait un visionnement d’équipe en avril. J’avais promis à tous ceux qui allaient embarquer dans ce projet un peu fou que ce serait un beau film, et je crois bien que c’est le cas», estime le cinéaste en herbe, qui a souhaité, dès le premier tour de manivelle, faire les choses à sa manière. «Ils m’ont suivi parce que je leur offrais une liberté qu’ils ne retrouvent pas si souvent dans leur milieu. La liberté de s’arrêter en chemin, par exemple, parce qu’on a vu un oiseau mort, un paysage singulier, et de sortir le maté­riel pour tourner. Le cinéma est devenu un art de la contrainte, très codifié, où il est à peu près impossible de faire ça.»

Nord magnétique

Le tournage de Stealing Alice a été une occasion de fréquenter les territoires septentrionaux, l’équipe s’étant rendue à Kangiqsualujjuaq, à l’extrême nord du Québec. Le rêve pour celui que le Nord aimante. «Je l’ai découvert par la littérature, en lisant Agaguk, ou par le documentaire Nanouk of the North… Puis, j’y suis allé chasser, pêcher, pour me rendre compte que c’était un prétexte, tant l’envie était forte de me retrouver là-bas. Je suis fasciné par le rapport à l’espace qu’on y a, mais aussi par le fait que le monde peut fonctionner sans routes, ou si peu, dans ce que j’appelle une grande humilité par rapport au territoire.»

Cet appel nordique a d’ailleurs inspiré à Marc Séguin un nouveau cycle pictural. «Je ne pensais jamais devenir un peintre sur le motif, qui s’installe avec son chevalet et qui peint ce qu’il voit; c’est pourtant ce que j’ai fait, ces deux dernières années. Je parle de toiles que je n’ai encore jamais montrées, qui traduisent ce que j’ai vu là-haut, ces ciels bleu-blanc, sur lesquels se détache à peine une banquise, sur un horizon flou… Mes derniers tableaux sont nés d’un exercice de contemplation.»


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Singulier Marc Séguin, dont le cœur sans arrêt balance entre la nature la plus sauvage et le raffinement du monde civilisé, celui qu’il est allé explorer tout récemment à Limoges, en France. «Martin Picard, qui est propriétaire du restaurant Au Pied de Cochon, souhaitait créer une collection de porcelaine pour sa cabane à sucre [NDLR: son restaurant saisonnier de Saint-Benoît de Mirabel]. C’était d’abord un fantasme de restaurateur, et moi, j’y ai vu un défi intéressant, alors nous avons conçu ça avec la grande maison Bernardaud, de Limoges.»

Étonnant comme démarche de la part d’un chasseur, un gars de bois? «Justement, c’est le contraste qui m’intéresse: la porcelaine est un matériau fascinant, translucide. Même une grosse assiette très lourde, la lumière va la traverser délicatement.»

Un matériau brut mais perméable à la lumière. Et si la définition s’appliquait à Marc Séguin lui-même?

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— NOTE :
J’aimerais vous signaler que le lien pour la vidéo intégrée à cet article est apparemment corrompu puisque l’affichage de la vidéo nous apporte le message suivant : « Opération impossible | L’utilisateur a supprimé cette vidéo. »

Comme il était ici question du film : « Stealing Alice » j’en ai déduit que peut-être la vidéo sur YouTube était le « Preview » en d’autres termes : la présentation ou l’aperçu du film de Marc Seguin, cette vidéo est disponible à ces deux adresses :
https://www.youtube.com/watch?v=9Orrdiyf50U
https://www.youtube.com/watch?v=u2kBF1kH_xU (Site officiel de StealingAlice)

— Commentaire :
Nous connaissions déjà le talent multidisciplinaire et toujours original de Marc Seguin, ce qui est à relever dans les images disponibles de son film, c’est tout spécialement la qualité graphique remarquable des images produites. Ce qui en soit n’est pas surprenant venant d’un maître de l’esthétisme… mais on n’est pas toujours habitué à cela dans bien des productions.

Beaucoup de cinéastes qui ont marqué l’histoire du cinéma ont été également peintres à leurs heures ou issus de familles de peintres, on peut penser à Jean Renoir (fils d’Auguste) qui était également céramiste, à Sergueï Eisenstein, Federico Fellini ou encore Ridley Scott.

Il serait probablement d’un grand intérêt que le film de Marc Seguin finisse à un moment donné par être relayé par une de nos chaînes de télévision canadienne ou québécoise. Après tout, la promotion d’artistes et de cinéastes « d’ici », cela ne fait-il pas partie de leurs missions de base ?

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