L’arène espagnole

Si l’Espagne n’est pas prête à juger les crimes de la guerre civile sur la place publique, les écrivains, eux, refusent de les oublier.

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En Espagne, le pacte du silence qui avait été conclu après la mort du dictateur Franco ne sera pas rompu. Devant l’opposition croissante des conservateurs, déterminés à protéger l’amnistie, le juge Baltasar Garzón (le même qui avait poursuivi Pinochet) a dû renoncer à faire la lumière sur la disparition de quelque 115 000 partisans républicains durant le régime fasciste, et abandonner ce qui promettait d’être la plus grande enquête jamais menée sur les atrocités commises pendant la guerre civile.

Pour comprendre l’effet que pourrait produire l’exhumation de la vérité sur les descendants de « ces messieurs qui ne peuvent maintenant éviter que leurs petits-enfants sachent ce qu’ils furent, des criminels, qui ont torturé, enlevé et assassiné », il faut absolument lire Le cœur glacé, d’Almudena Grandes. Dans ce minutieux travail de reconstitution généalogique, qui s’étend sur quatre générations, l’écrivaine la plus populaire d’Espagne raconte comment la vie d’un professeur de physique, Álvaro, bifurque brusquement lorsqu’il tombe amoureux de Raquel, cousine éloignée rencontrée à l’enterrement de son père, et que tous deux se mettent à fouiller dans leur passé commun.

Les grands-parents de Raquel étaient des républicains qui ont tout perdu en s’exilant en France. Même la mort de Franco n’a pas réussi à effacer leur amertume : « Ils avaient cependant le venin en eux, si accroché au cœur que, pendant qu’ils s’obligeaient à paraître heureux, ils savaient déjà qu’ils mourraient avant lui. » Le père d’Álvaro, lui, était un riche homme d’affaires madrilène aux placards remplis de squelettes. Pourquoi était-il membre à la fois des Jeunesses socialistes et de la Phalange fasciste ? Comment s’était-il retrouvé dans la Division bleue, à se battre contre les Russes aux côtés des Allemands ? Qu’a-t-il fait à Paris après la guerre ? Álvaro aura un choc lorsqu’il déterrera la vérité sur l’origine très louche de la fortune familiale, et il devra convenir que « nous portons tous encore la poussière de la dictature sur les chaussures, vous aussi, même si vous ne le savez pas ».

Les « croisés » franquistes, pour qui l’Inquisition était un modèle à suivre, adoraient détruire les livres à l’index. En 1936, ils ont organisé, sur les quais de La Corogne (dans le nord-ouest du pays), un grand autodafé qui a duré deux jours. « Des tas de livres ont brûlé. Des bibliothèques entières. Les meilleures », raconte Manuel Rivas, qui est parti de cet épisode déplorable pour imaginer les vies de tous ceux qui auraient assisté ou participé aux bûchers. L’éclat dans l’abîme (en lire un extrait) est une sorte de kaléidoscope où une soixantaine de personnages colorés — boxeurs, danseuses, baleiniers, lavandières — viennent combiner leurs souvenirs à ceux du juge Samos, le bibliophile hypocrite qui a présidé à l’autodafé, et à ceux de Polca, le fossoyeur qui a sauvé des cendres le fragment d’un poème de García Lorca. « Les dépouilles des livres. Ça sentait la chair brûlée », se rappelle celui-ci.

Manuel Rivas, en digne héritier de la tradition picaresque, affiche un fort parti pris pour le fantasque et l’exubérant. Rien ne résiste à son humour mordant, surtout pas le recruteur de l’armée, à qui il fait dire : « Tout le monde est apte à la guerre. S’il n’est pas apte à tuer, il peut l’être à mourir. » Mais il ne faudrait pas prendre Rivas à la légère pour autant : ses Mémoires d’un autodafé sont probablement la plus vivante leçon d’histoire de la guerre civile jamais publiée.

La société espagnole serait-elle aussi prête à faire la lumière sur ses années noires si ses plaies n’avaient pas eu le temps de se refermer ? Comme l’écrit Michel Leclerc au début de La fille du Prado (en lire un extrait) , « Le ciel d’Espagne reste sans tache et sans blessure, comme si l’histoire s’interdisait parfois de flétrir le peu d’innocence qui subsiste encore. » L’innocence, ici, est incarnée par Rosa Maria, jeune étudiante récemment installée à Madrid qui se réfugie au musée du Prado par une journée de canicule. Elle reste clouée devant les Ménines, de Velázquez, qui exercent une telle fascination sur elle qu’elle ne peut s’en éloigner sans être prise de violentes migraines et doit revenir au musée tous les jours. La réalité rejoint la fiction lorsque le peintre anglais Francis Bacon fait son apparition. « Ce tableau dévore tous ceux qui savent le regarder », prévient Bacon, qui essaiera de sortir Rosa Maria de sa catatonie. « Franco est mort, fillette, vous avez à présent le droit de faire des bêtises. » On ne saurait imaginer plus belle invitation à se tourner vers l’avenir.

Et encore

Manuel Rivas est un écrivain espagnol né à La Corogne, en Galice, où il vit encore avec sa femme et ses deux enfants. Il écrit en galicien, mais se traduit parfois lui-même en castillan. Deux de ses œuvres, La langue des papillons et Le crayon du charpentier , ont été adaptées pour le cinéma. Manuel Rivas a commencé sa carrière comme journaliste, et il collabore encore régulièrement au quotidien El Pais . Nationaliste galicien engagé, il est également membre fondateur de Greenpeace en Espagne.

Le cœur glacé, par Almudena Grandes, JC Lattès, 1 080 p., 39,95 $.

L’éclat dans l’abîme : Mémoires d’un autodafé, par Manuel Rivas, Gallimard, 686 p., 47,50 $.

La fille du Prado, par Michel Leclerc, Hurtubise HMH, 248 p., 24,95 $.

 

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