L’armée millénaire de l’empereur de Chine

Les soldats de terre cuite du premier empereur de Chine sont arrivés au Musée des beaux-arts de Montréal. Au coeur de l’empire millénaire, notre journaliste s’en rendu dans le village où l’on a découvert ces guerriers du passé. Ceux-ci veillent toujours sur le plus grand tombeau du monde !

Les soldats de terre cuite du premier empereur de Chine séjourneront cet hiver a
Photo : Jrwooley6 / Flickr / CC2.0

Des cèdres lui donnent un air de colline verdoyante. Les alentours ne sont que champs de maïs et de blé. Seul le souffle du vent brise le silence. J’atteins le sommet du monticule désert. J’ai soudain la gorge nouée. Sous mes pieds repose depuis 2 200 ans le premier empereur de Chine, Qin Shi Huangdi, aussi connu en Asie que Jules César en Occident. En plein milieu d’une nécropole enfouie faisant six fois le parc du Mont-Royal, dont les archéologues n’ont jusqu’ici déterré que l’avant-poste!

La mise au jour du tombeau de l’empereur s’annonce comme le défi archéologique des prochaines années. Mais pour l’instant, je suis bien seul sur ma colline…

Sur les milliers de touristes qui viennent chaque jour au musée du village de Xiyang, en banlieue de Xi’an, au centre de la Chine, bien peu se tapent les 25 minutes de marche jusqu’à la butte. Il n’y a pas assez à voir. Surtout après avoir visité ce qui constitue la « huitième merveille du monde », selon les Chinois: trois fosses, découvertes en 1974, contenant 8 000 soldats de terre cuite, grandeur nature, représentant l’armée de l’empereur Qin Shi Huangdi (prononcer « tchin che rhou-agne-di »), qui a régné de 221 à 210 avant Jésus-Christ! 


Photo : Jrwooley6 / Flickr

Cette armée de statues, la plus grande découverte archéologique du 20e siècle, ne serait que la garde veillant sur la nécropole. « Nous supposons que Qin Shi Huangdi s’est fait enterrer avec une reproduction complète de son gouvernement: pas seulement son armée, mais aussi sa cour, ses fonctionnaires, ses concubines », dit Duan Qingbo, qui dirige l’équipe d’archéologues sur le site.

Mettre à découvert la sépulture nécessitera des millions de dollars et des équipes monstres, prévoit l’archéologue. « Lorsque le gouvernement chinois décidera d’aller de l’avant, l’attention du monde entier sera dirigée sur les fouilles », dit-il. Mais pour le moment, « la Chine ne possède ni la technologie ni l’expertise nécessaires pour ouvrir ce tombeau ».

En accédant au trône du royaume de Qin, à l’âge de 12 ans, Qin Shi Huangdi (« premier empereur de Qin ») hérita d’une armée d’un million d’hommes, une puissance qui ne sera surpassée que par celle de Napoléon, 20 siècles plus tard. De conquête en conquête, l’empereur bâtit un empire couvrant en gros la Chine actuelle, à l’exception des provinces du Tibet et du Xinjiang, à l’extrême ouest. C’est lui qui fit ériger la Grande Muraille, pour défendre sa frontière nord des barbares. Un projet extravagant, insensé. Comme son tombeau. Vu du ciel, le chantier de cette sépulture devait ressembler à un nid de fourmis géant. Sa construction, qui a duré 36 ans, aurait nécessité le travail forcé de 700 000 paysans!


Photo : WikiCommons

Lorsqu’il en parle, Duan Qingbo, un grand Chinois dans la quarantaine, a le regard brillant d’un gamin le matin de Noël. Sur son ordinateur portable, il me montre une coupe verticale du tombeau, dessinée selon ses estimations. Celui-ci se trouverait à 31 m au-dessous du sol, aussi profond qu’un garage souterrain de huit niveaux. Imaginez deux patinoires de hockey mises bout à bout et desquelles s’élèveraient des colonnes de 12 m de hauteur, et vous aurez une idée de la taille de l’ensemble!

La seule description de cette tombe vient du livre Shiji (mémoires historiques), de l’historien Sima Qian, écrit un siècle après la mort de l’empereur. Le récit relève de la science-fiction. Le cercueil de Qin Shi Huangdi aurait été placé au centre d’une maquette de son empire. Les deux grands fleuves de Chine, le Jaune et le Yangzi, seraient représentés par… deux rivières de mercure. Un ingénieux mécanisme ferait circuler le métal pour recréer les courants! La tombe serait protégée des pilleurs par les vapeurs mortelles du mercure, mais aussi – on n’est jamais trop prudent – par un système d’arbalètes au déclenchement automatique. La voûte serait incrustée de perles symbolisant le soleil, la lune, les étoiles.

Pure fantaisie? C’est ce que croyait l’archéologue Wang Xueli, l’un des plus grands experts de la nécropole, avant d’étudier la composition chimique du sol sous le monticule, en 1981. Il a trouvé du mercure, beaucoup de mercure. « Nous avions des taux jusqu’à 100 fois plus élevés que la normale », dit l’archéologue, qui a travaillé 14 ans sur le site.

À Xi’an (prononcer « chi-anne »), l’appartement du vieil homme aujourd’hui à la retraite est rempli de livres sur Qin Shi Huangdi et son tombeau, dont certains qu’il a coécrits. Il en ouvre quelques-uns, me montre des dessins, des graphiques, des cartes. Certains objets découverts jusqu’ici montrent une technique avancée pour l’époque, dit-il. Un exemple: les armes de bronze trouvées sur les soldats de terre cuite étaient chromées, alors qu’en Europe le procédé de l’oxyde de chrome n’a été mis au point, par le chimiste français Louis Nicolas Vauquelin, qu’en… 1797!

Depuis la découverte, en 1974, d’un soldat en terre cuite par quatre paysans désireux de creuser un puits, on a fouillé 180 fosses, dit l’archéologue en chef, Duan Qingbo. Pas question cependant que les journalistes en visitent une. C’est top secret! On y a trouvé, outre une vingtaine de statues de terre cuite représentant des personnages de la cour de l’empereur, des armures, des animaux de bronze, des chars et des squelettes de chevaux. « Posséder de nombreux chars était un signe évident de richesse », dit Duan Qingbo. L’empereur les a emportés avec lui dans la tombe. Comme si, dans 2 000 ans, on découvrait, enterrée près de Bill Gates, une collection de Mercedes-Benz!

Photo : Jrwooley6 / Flickr

Dans son laboratoire de l’Institut archéologique du Shaanxi, à 45 minutes de route de la nécropole, l’Allemand Uwe Herz scrute au microscope un cygne de bronze, grandeur nature, trouvé à quelques centaines de mètres du tombeau. Lui et ses cinq collègues du Römisch-Germanisches Zentralmuseum, à Mayence, sont les seuls étrangers à avoir accès aux objets trouvés sur le site. « Je ne connais rien de comparable, dit le conservateur. Pas même la grande pyramide de Gizeh, en Égypte. La pyramide, ce n’est qu’un tombeau. Ici, nous parlons d’une vaste nécropole, une ville souterraine où les découvertes archéologiques s’enchaînent les unes après les autres. »

La mise au jour du tombeau demanderait des investissements colossaux, explique-t-il. « Il ne s’agit pas seulement de financer des fouilles. Il faudrait aussi bâtir un musée pour pouvoir conserver tous les objets que l’on trouverait à l’intérieur. » Le Parti communiste chinois a d’autres soucis.

Duan Qingbo, le chef des opérations, admet que même si on lui donnait les fonds et les équipes nécessaires pour fouiller le tombeau, il ne saurait comment s’y prendre. « La tombe est scellée depuis des siècles. L’ouvrir modifierait automatiquement son environnement intérieur », dit-il. Exposées à l’oxygène, à la lumière et aux bactéries, les soieries et les fresques qu’on espère y trouver seraient détruites. « Lorsqu’on a trouvé les soldats de terre cuite, ils étaient tous peints. Mais peu de temps après qu’on les eut retirés du sol, la peinture s’est écaillée et est tombée », ajoute-t-il.

Ouvrir le tombeau maintenant serait irresponsable, affirme l’expert retraité Wang Xueli. « Les archéologues sont unanimes. Si nous ne pouvons pas faire un travail de qualité, mieux vaut laisser cette tâche à la prochaine génération. »

La solution, selon lui, serait d’introduire à l’intérieur du monument une caméra miniature, semblable à celles utilisées par les médecins pour les examens endoscopiques. Comme en médecine, cette intrusion coûterait moins cher qu’une opération à plus grande échelle et permettrait d’en apprendre beaucoup en ne causant que des dégâts minimes. NHK, la chaîne de télévision publique japonaise, a déjà proposé de financer cette entreprise pour les besoins d’un documentaire, mais les autorités chinoises ont refusé. « Nous avons des règlements stricts concernant le patrimoine national, explique Wang Xueli. Le gouvernement ne permet pas la collaboration avec les étrangers. » Les conservateurs allemands sont l’exception qui confirme la règle, au nom d’une entente de longue date entre leur musée et les autorités culturelles du Shaanxi.

« Avant la révolution communiste de 1949, les trésors de la Chine ont été pillés par les archéologues occidentaux », rappelle Duan Qingbo. Quelque 1,67 million d’artefacts chinois – des porcelaines, des sculptures, des peintures – sont effectivement dispersés dans plus de 200 musées dans le monde, selon l’Unesco.

Quant au mausolée du premier empereur de Chine, la question se pose: lorsque les Chinois décideront d’aller de l’avant, trouveront-ils un tombeau vide, pillé des siècles plus tôt, comme ce fut le cas pour les pyramides d’Égypte?

« Les textes anciens indiquent que la sépulture a été profanée », dit Duan Qingbo. Si on les croit, le repos éternel de l’empereur a été plutôt court. À sa mort, raconte l’archéologue, les paysans se sont révoltés. Plus d’un million d’entre eux, soit 5% de la population de l’empire, avaient été réduits en esclavage pour bâtir la Grande Muraille et la nécropole. Ils seraient descendus dans la fosse où se trouvait l’armée de terre cuite et auraient volé la plupart des armes, brisant les statues sur leur passage. C’est dans cet état, en morceaux, que les archéologues ont trouvé ces dernières en 1974.

Selon Wang Xueli, les insurgés ne se sont pas rendus jusqu’à la chambre funéraire. « L’armée de terre cuite était enterrée à 6 m de profondeur. Se rendre à 31 m est beaucoup plus difficile. »

Vide ou pas, le tombeau sera d’un grand intérêt. C’est la pièce manquante du casse-tête que Duan Qingbo est en train de reconstituer. D’autres statues de terre cuite – 11 acrobates et musiciens et 12 scribes -, trouvées en 2000 dans deux fosses distinctes, lui ont permis de mieux comprendre la fonction de la nécropole. Comme les soldats, elles sont sculptées dans les moindres détails et présentent des formes et des visages uniques. Ces statues montrent mieux que n’importe quel livre la mode vestimentaire de l’époque, les coiffures, les armures, dit-il. « En voulant continuer à diriger son État dans l’au-delà, Qin Shi Huangdi nous a laissé un document inestimable: une photo de l’histoire. »

Photo : Jrwooley6 / Flickr

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