L’art d’argumenter

On a longtemps reproché aux Québécois de fuir la discussion. Trop portés à rechercher le consensus, allergiques à la chicane, ils avaient la réputation d’éviter les joutes verbales. Cela n’est plus tout à fait vrai. Les débats ont de plus en plus leur place dans nos mœurs.

L'art d'argumenter
Ill. : Luc Melanson

Les médias traditionnels en font d’ailleurs leur miel, et on ne compte plus les émissions de télé ou de radio misant sur l’affrontement. La multiplication des blogues a aussi largement favorisé cet engouement.

Ce sont les problèmes moraux ou éthiques (c’est pareil) qui alimentent la plupart des discussions publiques. Scandales politiques, accommodements raisonnables, peine de mort, avortement, échecs du système judiciaire, place de la religion à l’école : tout ou presque est prétexte à de grands débats. L’argumentation éthique a connu un tel essor et s’est à ce point démocratisée, observe le professeur de philosophie Michel Métayer, qu’elle est devenue une sorte de sport.

Savons-nous pour autant argumenter ? On pourrait en débattre longtemps… Dans son Petit guide d’argumentation éthique, Métayer entreprend d’aider le lecteur à perfectionner ses capacités en lui donnant des outils critiques et en lui enseignant des procédés et stratégies. Car, affirme le philosophe, tous les arguments ne se valent pas. Mais on peut s’« entraîner » à argumenter.

Auteur d’un manuel de philosophie prisé des étudiants du collégial, Michel Métayer sait d’instinct adopter le ton nécessaire pour atteindre un large public. Il n’a toutefois pas écrit un livre de recettes dont l’objectif serait de permettre au lecteur de « remporter » ses discussions morales. Parce que, précise-t-il, le but ultime d’un échange éthique n’est pas la victoire, mais bien souvent la recherche de solutions de compromis.

Un débat éthique demeure quelque chose de très complexe, souligne-t-il, qui n’a rien à voir avec la recherche d’un gagnant ou d’un perdant. Il cite d’ailleurs en épigraphe une petite phrase de la philosophe féministe américaine Marilyn Frye , qui montre bien comment la discussion morale est semée d’embûches : « On ne peut convaincre les gens de choses dont ils ne sont pas prêts à se laisser convaincre. »

À l’aide de nombreux exemples de débats autour de thèmes comme l’abolition de l’es­cla­vage, le comportement des médecins nazis, la transmission sexuelle du sida, l’euthanasie ou la prière à l’hôtel de ville (il faut voir la douce ironie avec laquelle il décortique les arguments du maire de Saguenay, Jean Tremblay), Michel Métayer entraîne le lecteur à évaluer la qualité des arguments dans une discussion. Pour qu’un argument soit valable et stimule la réflexion, il doit être cohérent, faire appel à une diversité de critères, uti­liser des analogies pertinentes, respecter les faits.

L’auteur s’attarde sur six grandes stratégies d’argumentation, la plus répandue étant la « mise en contradiction ». On présume chez l’interlocuteur une parfaite concordance entre la parole et les actes. Toutefois, quand on constate que ce n’est pas le cas, on en tire des arguments de choix. L’exemple le plus célèbre en la matière, rappelle l’auteur, demeure celui de Thomas Jefferson, l’un des pères de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, dans laquelle est affirmé le principe de l’égalité entre tous les humains. Or, Jefferson avait des esclaves…

Savoir discerner un argument valable d’un argument inconsistant, rappelle Métayer, c’est souvent revenir aux faits. L’émotion guide parfois les jugements moraux, et faire appel aux faits demeure une arme de taille dans une discussion. Le débat autour des accommodements raisonnables offre un terrain fertile à l’argumentation fallacieuse, inspirée par l’émotion.

Ainsi, il fait bon brandir des chiffres à ceux qui croient que les nouveaux immigrants sont en voie d’imposer leurs valeurs à la majorité. « La réalité ? Le groupe qui présente le plus de demandes d’accommodements raisonnables est celui des Témoins de Jéhovah, qui est composé essentiellement de Québécois de souche et qui représente 0,4 % de la population du Québec », écrit-il.

Ce guide mérite d’être mis entre toutes les mains. On en ressort avec l’impression d’avoir amélioré ses capacités argumentatives, ce qui n’est pas rien. On ne lit plus les éditoriaux du même œil et on se sent un peu plus immunisé contre les arguments qui ne tiennent pas la route, mais qu’on entend jour après jour dans la sphère publique…

 


petit-guide-argumentation-ethique

 

Petit guide d’argumentation éthique
par Michel Métayer
Presses de l’Université Laval
coll. « Quand la philosophie fait pop ! »
154 p., 19,95 $.

 

 

 

 

 

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PASSAGE

« Il est désolant de constater combien le souci de vérifier l’exactitude des faits est peu présent dans les débats médiatiques. Il suffit qu’une histoire douteuse fasse la une des journaux pour que tout le monde, politiciens compris, s’empresse de jeter les hauts cris et de porter des jugements catégoriques sur l’affaire. »

– Michel Métayer

 

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