L’art de la digression

À l’heure où la communication peut se limiter à 140 caractères, la tendance est aux romans qui entrent d’emblée dans le feu de l’action et n’en dévient pas trop.

Photo : Heritage images/Corbis

Exit les parenthèses descriptives, les faits anecdotiques, les commentaires intercalés – bref, tout ce qui ralentit ou entrave la marche inexorable du récit.

Les écrivains qui, en revanche, aiment bien s’écarter du sujet font un peu figure d’anachronismes. Gilles Jobidon est de ceux-là. Son troisième roman, Combustio, est un véritable feu roulant de digressions. N’allez pas croire que ces multiples incartades servent à camoufler la minceur de l’intrigue. Celle-ci est, au contraire, très ambitieuse?: elle tente de n’élucider rien de moins que la cause du grand incendie qui ravagea Londres en 1666.


Combustio
fait un long détour par l’atelier de Francis Bacon et les archives de la société d’assurances Lloyd’s avant que le personnage principal, une jeune archéologue, soit enfin chargé d’une mission. Elle doit se rendre à Paris auprès d’un spécialiste du peintre Georges de La Tour, afin de faire authentifier un petit triptyque dépeignant le grand incendie – triptyque dont certains détails mettent en doute l’explication communément admise du sinistre. Cette enquête va la lancer sur les traces d’une artiste polonaise, d’un gardien de phare amish, du fondateur de la Croix-Rouge, d’un faussaire de tableaux amnésique, d’un botaniste milanais et de son frère dégénéré, et surtout de la famille Salmontès, la plus mystérieuse dynastie que le monde du cirque ait jamais connue.

En soi, cela suffirait amplement à remplir un roman. Mais sur cette ossature complexe viennent se greffer des exposés fascinants sur divers sujets, ainsi qu’une multitude de scènes en marge de la trame principale?: les derniers jours du peintre Turner, la liaison entre Verlaine et Rimbaud, l’agonie du roi Louis XIII, un voyage en montgolfière au-dessus des champs de bataille en Italie…

Ces épisodes foisonnants de détails, si méticuleusement documentés, ne contiennent, malgré les apparences, qu’une parcelle de vérité. Ce sont d’extravagantes inventions de l’imaginaire, où Gilles Jobidon raffine les facettes délicates de son style ouvragé, équivalent littéraire de la calligraphie. Ces pages noient un peu le feu qui sert de thème au roman, mais elles ne sont pas tant gratuites que généreuses. Après tout, on ne demande pas aux écrivains de revenir à nos moutons, mais de s’éloigner du troupeau.

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Combustio, par Gilles Jobidon, Leméac, 360 p., 29,95 $.

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L’antiwestern


Les frères Sisters (en lire un extrait>>)
n’ont rien en commun avec John Wayne. Ce sont deux tueurs à gages d’Oregon City, des brutes finies, tarées de surcroît, qui traversent la Sierra Nevada pour aller abattre Hermann Warm, inventeur d’un procédé lumineux pour extraire l’or des rivières. Leur quête meurtrière laissera dans son sillage les cadavres d’une sorcière, de deux ours, d’une poignée de prospecteurs et de malfaiteurs, d’une famille de castors et d’un cheval borgne. Mais ils ne parviendront à leurs fins que s’ils ne s’entretuent pas d’abord. Le carnage est raconté avec un humour pince-sans-rire qui fait parfois sortir les yeux des orbites. Le triomphe de Patrick deWitt, c’est de ressusciter le western en déconstruisant un à un ses mythes. Il mériterait pour ça une étoile de shérif. (Alto, 456 p., 27,95 $)

 

La grande traversée

Quand il avait 11 ans, Michael Ondaatje a fait tout seul le voyage en paquebot depuis son Ceylan natal jusqu’à Londres, où il allait rejoindre sa mère. N’ayant gardé que peu de souvenirs de cette aventure, il a voulu la revivre par l’imagination, à travers les yeux d’un garçon pour qui les canots de sauvetage et la salle des turbines sont un vaste terrain de jeux. La table des autres (en lire un extrait>>) porte aussi un regard sur les adultes d’une fraîcheur inouïe, qui est l’empreinte d’un écrivain au sommet de sa maturité. (Boréal, 264 p., 22,95 $)