L’art de la fugue

Extrait reproduit avec l’aimable autorisation des éditions L’instant même.

Lisez aussi la chronique de Martine Desjardins.


 

L’œil droit du cyclope
Variation III

Ils étaient déjà nombreux, ce jour-là, les pieds ensevelis sous des centimètres et des centimètres de neige, à attendre le train de midi. Jamais, en fait, autant de gens n’avaient attendu un même train, en même temps. Jamais, car habituellement, les trains étaient vides. Non pas parce qu’ils n’étaient pas populaires, mais tout simplement parce qu’ils étaient tellement à l’heure qu’on les manquait toujours. Ainsi, on vendait une grande quantité de billets tout en minimalisant le nombre de wagons. Puisque les billets étaient vendus pour le train d’une heure précise, ils n’étaient pas, par conséquent, valides pour les trains suivants. Le coût d’un billet étant terriblement élevé, on ne voulait pas acheter un second billet et prendre le prochain train. On se décourageait et laissait tomber l’idée de voyager. Jusqu’au lendemain. C’était un peu ça dans un sens, le moteur de l’industrie ferroviaire, les trains, trop à l’heure.

Ce jour-là, toutefois, tout était remis en question : c’était le train qui était en retard. Jamais cela n’était arrivé depuis qu’avait été instauré le règne d’exactitude du Shérif McDister. Depuis que celui-ci s’était départi de son oeil droit pour l’installer comme sentinelle au sommet du clocher de l’église, plus rien ne lui échappait. Pas même l’ombre d’un crime, disaient d’ailleurs les affiches posées ici et là à travers les rues de la petite ville de Petit Village. Ici, le Mal a trouvé sommeil sur l’oreiller du Shérif, se plaisaient à chanter tous les poètes de la Région. Mais à en croire le nombre de poubelles bosselées que l’on retrouvait sur le bord des routes, cette trêve n’avait pas fait que des heureux. C’est que toute une industrie judiciaire, par ailleurs très prolifique, reposait autrefois sur les épaules des brigands et autres malfrats. Elle avait été obligée de déclarer faillite. L’ancien juge Kemmer, forcé à la retraite, aurait pu en dire long. Il était à la tête de la plus prestigieuse institution juridique de la Région. De sa fonction, il ne faisait pas que juger, il punissait. Et il punissait avec certitude. À ce sujet, un exemple anodin a d’ailleurs marqué le folklore de la petite ville de Petit Village : un plombier avait dérobé une pomme au boulanger avant de s’enfuir en courant. Le juge Kemmer, alors en service, lorsqu’on lui raconta toute l’histoire, les condamna tous les deux à huit ans, onze mois, seize jours, trois heures, vingt minutes et quarante-cinq secondes d’emprisonnement, sans hésiter ni rien, non. C’est que le juge Kemmer en avait tellement jugé, des gens, qu’il n’avait plus besoin de leur faire des procès. Il en connaissait d’avance les verdicts. Il avait en quelque sorte découvert l’arithmétique de la justice. Et de la justesse. On évitait ainsi des coûts de gestion, autrement très élevés, aux bons frais de la mairie et du Maire de la petite ville de Petit Village. Grâce à toutes ces économies, celui-ci avait entre autres pu faire ériger, en son honneur, une statue à sa propre effigie au centre du Marché, là où il y avait jadis une boulangerie. Seuls les avocats n’en avaient pas tiré bon compte, des théorèmes de Kemmer. (pp 27-28)

L’île qu’on appelait L’Île
Aria

Avant d’ajouter ce nouveau texte à mon recueil de nouvelles, il me semble d’abord indispensable de spécifier l’essence de mes premières intentions. À sa lumière, peut-être ce texte sera-t-il plus apprécié ? C’est du moins ce que je crois en ce moment, ivre mort après avoir bu une bonne dizaine de piña coladas.

Ma première idée consistait à sacrer ici Saku Koivu le plus grand héros québécois moderne. M’inspirant des récits épiques médiévaux, je voulais le dépeindre comme un mousquetaire, à cheval sur le courage et la détermination, ralliant le peuple québécois à travers la souffrance de son cancer, comme le Christ a rallié les hommes par sa crucifixion, puis en remportant sa bataille contre la maladie avant de porter la fierté de leurs ancêtres en deuxième ronde des séries éliminatoires de la Coupe Stanley en éliminant les Bruins de Boston en six parties. J’avais même écrit la fin de cette histoire : le peuple faisait fondre ses cuillers pour ériger au centre de Montréal une statue en argent de Koivu, brandissant son bâton comme un sceptre, une cape bleu, blanc et rouge ornée de fleurs de lys et de CH sur le dos. J’ai toutefois dû en interrompre la rédaction lorsque, sûrement par malchance, je suis tombé sur la photo d’Huberto Tiñedda. Encore aujourd’hui, je n’éprouve aucun intérêt pour elle. Je la trouve même ridicule, grotesque. Pourquoi avoir changé mes intentions et troqué mon sujet glorieux contre celui-là, alors ? Je suppose qu’il se faisait tard et qu’à défaut de mieux, je me suis contenté de cette photo, plutôt moche, mal cadrée et floue (pour tout dire, on y voit même l’index de son auteur dans l’un des coins) comme sujet pour cette nouvelle, que je trouve bien, pas mal même, mais jamais comme les autres textes contenus dans ce recueil. (pp 63-64)

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