L’art de résister à l’insignifiance

Il est de bon ton d’accuser les baby-boomers de tous les maux. On reproche à ces enfants gâtés, nés entre 1946 et 1964, d’être partis avec la caisse sans rien laisser aux autres générations, d’avoir détruit le couple et la famille, de nourrir un sentiment de supériorité, d’avoir élevé l’hédonisme et la jeunesse au rang de valeurs suprêmes, d’être trop centrés sur eux-mêmes, d’avoir abandonné leurs rêves…

L’art de résister à l’insignifiance
Photo : Pierre Dury

Il fallait du courage pour prendre le contrepied, monter au front et entreprendre de défen­dre l’héritage de cette génération, comme le fait le journa­liste et communicateur Serge Cabana, ex-collaborateur à Mainmise, le principal organe de la contreculture québécoise il y a plus de 40 ans.

Gâtés, les baby-boomers ? demande-t-il dans son essai Babyboomerang : Le retour des baby-boomers idéalistes sur la scène sociale. Mais pourquoi devrait-on leur en vouloir d’avoir eu la chance de naître dans la prospérité économique issue de la Deuxième Guerre mondiale ?

Oui, cette génération a connu quelques échecs, reconnaît-il. Mais elle a aussi engendré de formidables explosions de créativité et des transformations sociales positives. Il cite à ce propos l’instauration de relations hommes-femmes plus égalitaires ou encore l’humanisation du monde du travail.

Libérés des contraintes du travail et de la famille, les enfants de l’après-guerre auront désormais du temps pour reprendre les vieux combats.

Serge Cabana résume la vie des boomers en trois cycles. Ils ont vécu leur cycle « drop-out » (1960-1979), marqué par le décrochage social et la contestation, puis leur cycle « drop-in » (1980-2010), au cours duquel ils se sont lancés à fond dans le « système ». Ils auront un troisième souffle, un troisième cycle, le « drop-it » (2011-2040), pendant lequel ils achèveront leur « mission », lutteront contre le capitalisme sauvage et déshumanisé, pour un monde meilleur.

On aura compris que Cabana parle surtout de lui et de ses compagnons de la contreculture du temps. On a parfois l’impression, en le lisant, que les baby-boomers forment un bloc monolithique, une sorte d’armée voulant changer le monde. La réalité est plus complexe et l’auteur voit parfois la vie en rose, surtout quand il parle d’une « néo-renaissance ». Il lance tout de même un débat important. Pour une fois qu’un essayiste voit la population vieillissante autrement que comme un « fardeau économique » !

L’appel d’un résistant

Il peut sembler paradoxal qu’un cinéaste signe un essai intitulé Il y a trop d’images. Quand on connaît l’œuvre de Bernard Émond, on s’en étonne moins. Ce contre quoi l’artiste s’insurge, c’est le déluge d’images médiatiques qui s’abat sur l’homme moderne, « la quantité monstrueuse d’images grossières, men­teuses, nuisibles : publicités imbéciles […], émissions stupides et racoleuses, documentaires voyeurs, photographies et journaux d’une invraisemblable vulgarité ».

De par sa qualité et sa profondeur, l’œuvre d’Émond le dissocie d’emblée de ce qu’il nomme les « troupes de choc de la culture de masse ». Dans cet essai qui prolonge sa production cinématographique et qui baigne dans la même atmosphère, il précise qu’il fait des films pour ce « quelque chose » qui serait au-dessus des films.

Agnostique, mais profondément convaincu de la nécessité d’une « transcendance » et fortement attaché au patrimoine chrétien, Bernard Émond a consacré six ans de sa vie à la réalisation d’une trilogie portant sur les vertus théologales : la foi (La neuvaine), l’espérance (Contre toute espérance) et la charité (La donation).

Porté par le souffle de l’écrivain et militant Pierre Vade­bon­cœur, Bernard Émond rappelle, dans ce petit livre d’une rare densité, la nécessité de résister à « l’insignifiance ambiante ». Surtout, il réaffirme la source de son engagement artistique, sa volonté de « servir », de s’engager pour des valeurs dignes de foi, comme la justice et l’égalité.

En voilà un qui, comme Serge Cabana, mais dans un tout autre registre, n’a pas renié ses idéaux de jeunesse.

 


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Babyboomerang : Le retour des baby-boomers idéalistes sur la scène sociale
par Serge Cabana
Éditions de l’Homme
240 p., 24,95 $.

 

 

 

 


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Il y a trop d’images : Textes épars 1993-2010
par Bernard Émond
Lux Éditeur
121 p., 14,95 $.

 

 

 

 

 

 

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PASSAGE

« Résister à l’insignifiance ambiante, c’est déjà quelque chose, mais pour ne pas tomber dans le cynisme, qui est la maladie contemporaine des gens intelligents, il faut encore savoir résister à l’argent et au découragement. »

– Bernard Émond