L’art fou, fou, fou

Après les vêtements, les jouets, les outils et la vaisselle, la culture made in China a commencé à déferler sur l’Occident. Sommes-nous prêts à prendre la vague ?

Le jour viendra-t-il où les adolescents d’Amérique du Nord écouteront sur leur iPod le dernier succès d’une vedette pop chinoise, plutôt que celui d’Avril Lavigne ? Où les films chinois rafleront les plus hauts honneurs aux Oscar ? Où les Robert Lepage de ce monde seront détrônés par des metteurs en scène chinois d’envergure internationale ? Où l’on courra aux spectacles de l’Opéra de Pékin comme à ceux de Céline Dion ?

Si l’on en croit Claire Huot, qui a enseigné au Centre d’études de l’Asie de l’Est (CETASE), de l’Université de Montréal, et qui a été conseillère culturelle à l’ambassade du Canada en Chine, le processus est déjà enclenché. Et la prochaine domination culturelle mondiale, après celle des États-Unis, sera chinoise ou ne sera pas. « Le pays connaît un bouillonnement culturel incroyable. Si on ne veut pas être vite dépassé, il faut apprendre à connaître cette culture ! » dit la spécialiste d’origine franco-ontarienne, qui parle couramment le mandarin.

Ils s’appellent Mo Yan, Xu Bing, Jia Zhang-Ke, Cui Jian ; leurs œuvres traversent les barrières linguistiques et culturelles. Le premier, auteur du roman Beaux seins, belles fesses (Seuil, 2004), compte parmi les écrivains nobélisables de ce monde. Le deuxième présente ses installations singulières dans les plus grands musées de New York, Londres et Tokyo ; il a reçu le prix international Artes Mundi en 2004 pour une œuvre réalisée avec de la poussière du World Trade Center ! Le troisième a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise pour son film Still Life en 2006. Les tournées du dernier, considéré comme le père du rock chinois, l’emmènent en Europe, aux États-Unis, au Japon. Jamais entendu parler ? Pas de panique !

Jusqu’à maintenant, ce sont les artistes en arts visuels qui ont le mieux réussi une percée en Occident. Un après-midi passé au Dashanzi Art District, à Pékin, suffit pour se convaincre de leur extraordinaire vitalité. L’endroit, un complexe industriel construit par les Allemands de l’Est en 1953, a été converti en lieu de l’art d’avant-garde en 2002. Une centaine de galeries se partagent ses locaux d’inspiration Bauhaus. Un peu comme si Borduas et les automatistes avaient envahi les usines de guerre désuètes de Saint-Henri dans les années 1950… Les visiteurs sont surtout jeunes et branchés : lunettes à montures rectangulaires noires pour les garçons, cheveux dégradés et frange pour les filles. Ils regardent d’un air de connaisseurs à demi blasés les tableaux, sculptures et vidéos expérimentaux, ou sirotent un espresso dans un café design du complexe.

À les observer, on pourrait croire qu’ils ont grandi dans des musées d’art contemporain ! Pourtant, il y a à peine 15 ans, ces lieux n’existaient pas en Chine. Les artistes vivaient presque reclus, persécutés par la police, et leurs œuvres restaient cachées. « Ils étaient considérés comme des moins que rien dans la société », dit Sun Ning, directrice de la galerie Platform China, située en périphérie de Pékin. Il y a 30 ans, c’était encore pire. « Personne n’osait se dire artiste, un terme qui renvoyait trop à l’individualisme. Le seul art admissible était de la propagande au service de la révolution », se souvient Ai Weiwei, un des pionniers de l’avant-garde chinoise, que je rencontre dans sa galerie, à Pékin, par un écrasant après-midi du mois d’août 2007.

À la fin des années 1990, le climat politique s’est un peu adouci en même temps que poussaient les gratte-ciel et que s’enrichissait une partie de la population. Certains entrepreneurs, commerçants ou restaurateurs avaient accumulé suffisamment d’argent pour se permettre quelques plaisirs ou objets de luxe, comme le golf, les cigares ou les œuvres d’art. De nombreux artistes sont alors sortis de leur tanière, explorant des techniques et des styles qui savaient plaire à ces nouveaux riches. Mais dans tout Pékin et Shanghai, il n’y avait pas plus de cinq galeries. La censure était toujours sourcilleuse. Pour mieux vivre de leur métier, des créateurs se sont expatriés, et avec eux, la rumeur du dynamisme de l’art chinois est parvenue en Occident. Des galeristes ont alors ouvert des succursales en Chine, raconte Fabrice Marcolini, directeur de la galerie Artcore, de Toronto. Le pont était jeté.

En 2006, les Chinois ont créé tout un émoi dans le monde de l’art quand un lot d’œuvres contemporaines ont fait exploser les enchères chez Sotheby’s, à New York. Un tableau de la série Bloodline, de l’artiste Zhang Xiaogang, a été adjugé 979 200 dollars, alors qu’on pensait en obtenir de 250 000 à 350 000. Plus de doute : les Chinois jouaient désormais dans la cour des grands. Mais attention, prévient Fabrice Marcolini. « L’art contemporain chinois s’est développé tellement vite qu’on soupçonne certains créateurs de faire des tableaux pour vendre plutôt que de peindre ce qu’ils ont au fond du cœur. » L’engouement pour l’art chinois a aussi gagné le Québec. La Cité de l’énergie, à Shawinigan, a présenté une importante exposition du Sino-New-Yorkais Cai Guo-Qiang en 2006. Et au Musée d’art de Joliette, on peut voir jusqu’au 27 avril les œuvres de l’artiste d’origine taïwanaise Ed Pien, qui s’est établi à Toronto.

Doit-on s’étonner que les arts en Chine crépitent aujourd’hui comme l’huile d’arachide dans le wok ? « Il y a 1,3 milliard de Chinois, rien d’anormal à ce qu’il y ait parmi eux des talents en quantité ! » fait remarquer la professeure Claire Huot. Mais il y a une autre explication. La société chinoise vit une période de mutation extrême. Les Chinois voient tous leurs repères s’évanouir dans la poussière des vieux quartiers que l’on rase sans même se retourner. Ils doivent s’adapter très rapidement. « Le développement fulgurant cause d’énormes problèmes sociaux, dit Sun Ning, de la galerie Platform China. Ces problèmes inspirent énormément les artistes, qui les perçoivent avec plus d’acuité que quiconque », ajoute la jeune femme, qui a étudié à Londres. Charles Dickens a vécu la difficile révolution industrielle anglaise, Victor Hugo la tumultueuse période du Second Empire, en France. Le Québec troublé des années 1970 a inspiré les œuvres de Gaston Miron, Hubert Aquin, Réjean Ducharme…

Les arts visuels chinois ne sont pas les seuls à avoir réussi une percée en Occident. Le cinéma s’illustre brillamment. À la Mostra de Venise, le Lion d’or du meilleur film a été décerné quatre fois à des cinéastes chinois au cours des neuf dernières années ! Le Taïwanais Ang Lee (Souvenirs de Brokeback Mountain, Désir, danger), le Hongkongais Wong Kar-Wai (In the Mood for Love) et le Chinois Zhang Yimou (Épouses et concubines, Pas un de moins, Héros) comptent parmi les plus grands réalisateurs de notre époque. Et une nouvelle génération de cinéastes s’affirme, avec Jia Zhang-Ke pour chef de file. Ils proposent des œuvres plus engagées socialement et plus intimistes. Les films de Jia Zhang-Ke rappellent le cinéma-vérité de Pierre Perrault : on a l’impression d’entrer chez les gens, de vivre à leur rythme. Dans Still Life, on est témoin du sort de personnes touchées ou déplacées par la construction du barrage des Trois-Gorges.

Il est plus difficile de jeter un pont entre la Chine et l’Occident dans le domaine de la musique, même s’il s’agit, dit-on, d’un langage universel. Qui a déjà entendu un opéra chinois a compris que… l’oreille orientale ne vit pas sur la même planète que la nôtre ! Les voix suraiguës écorchent nos tympans comme de la craie qui crisse sur un tableau noir, et les percussions, omniprésentes, sont arythmiques. Sans compter que les costumes, les maquillages et les gestes exagérés des acteurs paraissent ridicules. « C’est un art total ! » proteste Lucie Rault, ethnomusicologue au Musée de l’Homme, à Paris, et auteure du livre-disque Musiques de la tradition chinoise (Actes Sud). Mais un art qui demande un peu de préparation, reconnaît-elle, parce qu’il est enraciné dans une culture différente et chargé de symboles inconnus. « Les voix très haut placées exigent des prouesses extraordinaires ! À côté de ça, notre opéra, c’est facile à faire », dit-elle.

À Paris, Lucie Rault organise des concerts de musique traditionnelle chinoise où les spectateurs sont accompagnés dans leur expérience culturelle. « On leur explique la signification du titre, on fait des liens entre l’œuvre et un paysage ou une peinture. Une fois qu’ils ont ces clés, ils adorent. Ils vivent comme un voyage. Autrefois, la musique était considérée comme le summum de la culture chinoise. Les musiciens étaient vénérés. Ils se transmettaient les pièces de maître à élève, sans qu’aucune note soit jamais écrite. En temps de guerre, on protégeait les musiciens plus que quiconque, parce que s’ils étaient tués par les barbares, c’était toute la mémoire d’un peuple qui était anéantie. »

Aujourd’hui, si la majorité des Chinois aiment l’opéra et la musique traditionnelle, les jeunes écoutent surtout de la pop. Une pléthore de chanteurs ont surgi : avec leurs clips à l’eau de rose, ils rappellent les Debbie Gibson et New Kids on the Block de nos années 1980. On les entend dans la rue, dans les magasins, au resto, dans le train et on reprend leurs tubes avec passion au karaoké ! Parallèlement, des groupes rock émergent dans le sillage de Cui Jian, un des leaders des manifestations étudiantes de la place Tian’anmen, au printemps 1989. « Son premier grand succès a été la chanson de ralliement des étudiants. Il la chantait avec un bandeau rouge sur les yeux. Il a été leur voix », dit Berwin Song, jeune Américain d’origine taïwanaise chargé des pages musicales à That’s Beijing, un mensuel culturel de langue anglaise publié à Pékin et distribué gratuitement. Cui Jian a par la suite vécu quelque temps caché en province. Il n’a pas pu se produire de nouveau en concert dans la capitale avant l’été 2007, au Festival pop de Pékin.

Pour pénétrer en Occident, la musique populaire chinoise a un sérieux handicap : la langue. Mais sait-on jamais… « La langue n’a jamais empêché les opéras italiens d’être joués partout dans le monde », fait remarquer Claire Huot, qui déplore par ailleurs que parmi le lot d’excellents romans chinois publiés chaque année, une si infime quantité soit traduite en anglais et en français.

Que ce soit dans le domaine de la musique, du théâtre ou de la danse moderne, les artistes chinois manquent encore de moyens financiers, mais leur art bouillonne, se remet en question, se redéfinit dans un cadre de plus en plus libre, fait remarquer Gao Yanjinzi, chorégraphe de la Beijing Modern Dance Company (BMDC). « Par l’intermédiaire de la danse, on veut faire passer un message, un message non moralisateur, mais qui fasse réfléchir et qui transmette des valeurs humanistes », dit la menue et gracieuse jeune femme, qui me reçoit dans les locaux de sa compagnie. Le message de la BMDC passe plus facilement en Occident, où elle s’est produite dans plus de 40 pays, que chez elle, où le public est essentiellement composé d’intellectuels, d’étudiants et d’étrangers. Encore une histoire de pont qu’il faut jeter.