L’autre bord du fleuve

Extrait du roman L’œil de Marquise, par Monique LaRue, publié avec l’aimable autorisation des éditions Boréal.

Rien ne peut mieux démontrer l’existence de ce qu’on appelle «l’ironie de la vie» que l’imbroglio engendré par la dispute entre mes frères après le deuxième référendum sur l’indépendance politique duQuébec.Mon frère Doris,plus sérieux,plus zélé que jamais,s’est mis à demander à n’importe qui et à tout le monde si on pouvait être raciste à son insu,inconsciemment raciste,à soupçonner notre famille, notre père,notre grand-père Cardinal de racisme,à traiter Louis de raciste.Un mot que nous n’arrivions pas à nous mettre dans la bouche,à prononcer normalement dans des phrases dont l’un de nous était le sujet.Un mot qui n’existait pas dans notre enfance,comme Doris l’a dit un jour à Salomon.À ce moment-là,la chicane a pris un autre tour.

Je suis la sœur de deux frères qui ne s’entendaient pas: Louis,l’aîné,et Doris.Je suis née entre les deux,j’ai vécu toute ma vie dans leur intime inimitié,compris l’un,compris l’autre,comme ces enfants de divorcés qui s’exercent à ne pas prendre parti,à concilier l’inconciliable.

Je m’appelle Marquise Simon. Le nom de mon père est Cardinal – Maurice Cardinal.Mais il n’aurait jamais consenti à m’appeler autrement que par le nom de mon mari:MmeSalomon Simon.C’est à ce titre que je recevais chaque année une carte Hallmark,pour mon anniversaire. J’ai choisi de porter le nom de mon mari non pas pour me conformer à la tradition,mais pour ne pas porter celui de mes frères.Sous le nom de Marquise Simon,j’écris pour les enfants:des livres,une émission de télé.Je raconte des histoires dans les bibliothèques,à la télévision,à la radio,sur des disques que les parents donnent à Noël ou aux anniversaires. Des histoires,il n’y en aura jamais assez pour consoler un enfant.J’écris pour les enfants de dix ans.Je les aide à franchir le premier «jamais plus»,le cap du chiffre unique.On voit tout de suite,dans les autobus,à qui je m’adresse,pour qui je travaille.Chandails trop longs,manches trop longues, pantalons trop bas pour les garçons. Cils ourlés, soutien rembourré pour les filles.C’est comme ça que je me définis, que je gagne ma vie,et fort honorablement.Mon émission est non éducative.Ma mission est non éducative.Je raconte pour apaiser,offrir un répit,une escapade loin des parents. Mes frères s’imaginent que je me donne un titre de noblesse,que je les toise.Ils ne lisent jamais ce que j’écris, mais ils savent toujours ce que j’écris.

«Elle se prend pour un écrivain!

-Pas pour un écrivain,pour une écrivaine.

-Un mot qui n’existe même pas en français.

-Elle se prend pour une auteure,une outeûreee.

-Pour qui je me prends!»

Mes frères,donc…

Dr Louis Cardinal, médecin de famille, bienfaiteur bien-aimé des petits et des démunis. Indépendantiste, défenseur de la langue française, candidat souverainiste deux fois défait.Mon aîné d’un an.

Notre cadet,Doris.Artiste floral,hybrideur,architecte paysagiste. Créateur de beauté et en cela bienfaiteur, lui aussi.

Dix ans de différence,moi entre les deux.Capable de les comprendre,de les sentir,incapable de les comprendre,de pénétrer dans leur tête,dans leur corps.Deux hommes et une femme,deux frères et une sœur.Notre seul consensus serait l’amour de l’hiver,dans tous ses états.Nous n’avons que mépris pour les sanglots de l’automne,les attendrissements printaniers,détestons les joies,les avachissements de l’été.

Louis.

A passé une grande partie de sa vie dans un petit bureau aux murs placardés de chêne,rue Hochelaga,dans les dispensaires,les salles d’attente,les CLSC,les couloirs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont,le nez dans les bactéries,le pus,dans les trous et les replis les plus dégoûtants de notre corps.Le nez bouché.

Doris.

Une grande partie de sa vie penché sur des plans de parcs et de jardins,dans la lumière diffuse et l’humidité des serres,le silence de ses boutiques,des sanctuaires,plutôt, odorants et paisibles.Connu à travers le monde via Internet pour ses ikebanas fusion,ses bonsaïs boréaux,ses archipels de jardins,ses métissages de paysages.

Louis dans la matière humaine,Doris dans le végétal et le minéral,Louis grand et bâti,Doris petit et sec,l’un extraverti,sanguin,oppressé,l’autre oppressé mais renfermé.Un fumeur,un non-fumeur.Un buveur de vin et un buveur de thé.Un buveur de vin qui voudrait être buveur de thé et un buveur de thé qui a peur du vin.

À égalité quant au niveau de vie.

Quand le Petit est né,j’avais neufans et Louis en avait dix. Cela faisait déjà plusieurs années que nous étions déménagés de l’autre bord du fleuve.Nos parents avaient demandé au locataire du haut,Rainier-Léopold Osler – à cette époque un illustre inconnu -,d’être le parrain,parce que notre père s’entendait bien sur les questions théologiques avec Osler.Mais avant qu’on puisse choisir la marraine,il y a eu un drame,heureusement un faux drame, avec le couteau de cuisine,et Osler est parti pour une destination inconnue qu’on sait aujourd’hui être l’Algérie, puis Cuba,peut-être le Pays basque.

Osler,Osler,Osler…

Je l’ai vu s’en aller par la fenêtre du sous-sol d’où j’attendais les Russes. C’était la Guerre froide et Louis, qui lisait le journal et discutait déjà de politique,m’assurait que les Russes allaient arriver par le pôle Nord, descendre le fleuve Saint-Laurent en sous-marins et nous faire abjurer notre foi catholique.À Fatima,la Vierge avait pleuré sur le Canada. Je guettais les navires de guerre, dans la plus grande ignorance de l’histoire du monde.

Osler est parti à l’aube. Il portait une cape noire, un béret,des souliers en cuir noir.Mon souvenir de lui ce jour-là se confond avec des photos d’André Gide,à cause de la cape et du béret.Jeune et fier avec sa barbe blonde,le regard intense et exalté.Au garde-à-vous sous la seule ampoule électrique de la rue,qui nous faisait l’honneur de se trouver devant chez nous.Un taxi est arrivé.Un taxi! Il était bien le seul à prendre le taxi.Plus tard dans la journée,MmeToussaint, sa «ménagère», est venue nous porter un chèque. Osler ne manquait jamais d’argent.MmeToussaint repassait ses chemises,elle faisait sa cuisine,son ménage.C’était une femme exubérante,toujours de bonne humeur,comme on en connaissait peu autour de nous.Deux originaux.

Le lendemain,un camion de déménageurs a pénétré comme un tank russe dans notre petite rue et on a vu les meubles d’Osler disparaître un à un:le buffet à pointes de diamant,l’armoire chantournée,le vaisselier et la huche à pain dénichés au fin fond des rangs,derrière l’ancienne seigneurie de Cap-Aurore.Où sont allés ces meubles? Je ne le sais pas non plus.

Osler nous ayant quittés,nos parents ont décidé que nous serions parrain et marraine de l’enfant à naître.Le frère de notre mère, un jésuite qu’on appelait «père Doris»,nous a expliqué que nous serions ses gardiens si nos parents mouraient,et cela,tant que nous serions en vie. La porteuse serait une cousine qui s’appelait Doris en l’honneur du premier. Qu’il soit garçon ou fille, le bébé s’appellerait donc Doris.

Notre mère a perdu ses eaux un matin très tôt.Grand-père Aubin,un petit homme à la voix éraillée qui sentait le tabac à pipe,est venu de la ville en autobus pour prendre soin de nous,avec un sac de nos chocolats préférés:des Kit Kat,des Caravan,des Caramilk.Notre père était parti en expédition.

Au baptême,Doris a porté la robe longue qui avait servi pour nous,à la différence que Louis et moi avions été baptisés à Montréal,par le chanoine L.G.Quand le père Doris lui a mis du sel sur la langue pour faire sortir le démon de son corps, il n’a pas bronché. Il me semble que ses yeux balayaient déjà le monde comme des gyrophares,mais on me dira qu’un bébé naissant n’a pas de regard.Sous prétexte que je n’ai pas eu d’enfant,chacun veut m’en remontrer.