L’autre bout du monde

Les romanciers québécois sont prêts à aller de plus en plus loin pour nous dépayser — même si leurs personnages, eux, ne font que changer leur mal de place.

Chronique de Martine Desjardins : L’autre bout du monde
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Dans Nepalium tremens (en lire un extrait >>), Jean Désy nous emmène au pied de l’Everest avec un malheureux trekkeur terrassé par la dysenterie, qui ne verra le sommet que de son lit. Jean Perron, lui, nous transmet les fugaces Visions de Macao (en lire un extrait >>) d’un cinéaste qui a perdu sa caméra après s’être laissé entraîner dans le monde interlope d’un casino chinois.

Quant à Pan Bouyoucas, il a fait de l’île grecque de Nysa un miroir aux alouettes (et aux coqs) dans Cocorico (en lire un extrait >>). Son piège a été conçu pour Léo Basilius, un auteur de polars blasé qui a décidé de se consacrer dorénavant à la grande littérature. Tous les gens qu’il rencontre sur l’île lui racontent des histoires fascinantes dont il pourrait s’inspirer, mais il les entend à peine. En proie à des états d’âme loufoques, il devient obsédé par une seule question : pourquoi le coq chante-t-il le matin ? Et reste des heures en contemplation devant… un poulailler. Par une de ces métaphores fantaisistes dont Pan Bouyoucas a le secret, ce que Basilius cherche à comprendre, en fait, c’est pourquoi il écrit lui-même. Et la réponse à sa crise existentielle lui viendra d’un coq d’une tout autre nature…

C’est à Lisbonne que Patrice Lessard a situé son premier roman, Le sermon aux poissons (en lire un extrait >>) – une des belles surprises littéraires de la saison. Pas la Lisbonne pittoresque des touristes, mais la ville authentique, où Antoine a choisi de s’exiler, parce qu’« on ne dort pas ici, il y a beaucoup trop à tirer de la nuit ». On le suit à travers les ruelles obscures et les places ensoleillées, alors qu’il essaie de retrouver son téléphone perdu la nuit précédente. Ce téléphone était son dernier lien avec Clara, qui l’a quitté et le hante encore.

Antoine revient sur ses pas, rendant visite à des amis, passant chez le barbier, s’arrêtant dans les bars et les cafés dans un état de plus en plus éméché. Il tente de séduire tour à tour Sara, Serena et Susana, qu’il confond avec Clara. Patrice Lessard fait alterner les scènes diurnes et nocturnes avec une rare virtuosité, pour mieux brouiller la frontière entre le présent et le passé. Par le pur pouvoir de l’émotion ainsi créée, il réussit l’exploit de traduire ce qui est intraduisible : cette mélancolie empreinte de nostalgie pour un bonheur perdu et désormais hors du monde que les Portugais nomment saudade.

Cocorico, par Pan Bouyoucas, XYZ, 142 p., 18 $.

Le sermon aux poissons, par Patrice Lessard, Héliotrope, 268 p., 22,95 $.

 


Télé-irréalité

Si un roman mérite cette année le prix de l’humour (le vrai, celui qui se double d’autodérision), c’est bien l’inénarrable et impayable Baldam l’improbable (en lire un extrait >>). Poussant le concept de téléréalité à l’extrême, Carle Coppens y a créé un monde aussi absurde qu’hilarant, où le moindre geste est filmé, répertorié et évalué, où la plus petite émotion se donne en spectacle pour faire monter sa cote sur le marché boursier des actions personnelles. Dans ces conditions, comment Baldam, citoyen lambda sans aucun intérêt, s’est-il retrouvé du jour au lendemain non seulement dans le très sélect cercle des 5 000 êtres les plus fascinants, mais en tête du classement ? Un groupe de spéculateurs sans scrupules semble avoir manipulé le cours de son titre, et Baldam devra tenter d’éventer le complot pour reprendre le contrôle de sa vie. Les incongruités se bousculent et se font des crocs-en-jambe dans ce texte jubilatoire qui donne un tout nouveau sens à l’expression « délit d’initié ». (Le Quartanier, 440 p., 27,95 $)