Le bout de la route

La traversée de l’Amérique n’est plus une folle équipée vers le soleil couchant : c’est devenu un long calvaire dans un cul-de-sac.

Cinquante ans après la publication de Sur la route, de Jack Kerouac, que reste-t-il du mythe du voyage à travers les États-Unis, synonyme d’aventure, de révélations et de toutes les libertés ? Une piste sans horizon, comme on le constate chez les auteurs contemporains de road novels, au moment où, justement, l’avenir de la nation américaine semble de plus en plus incertain.

Ce revirement n’est pas anodin : après tout, le highway est indissociable de l’American way, c’est la voie royale de la poursuite du bonheur (droit garanti par la Déclaration d’indépendance) et de l’American dream. Eh bien, pas dans l’univers de D.Y. Béchard, écrivain canadien-anglais qui a en commun avec Kerouac une ascendance québécoise, une éducation américaine et une écriture robuste. Vandal Love ou Perdus en Amérique, qui a reçu le prix du Commonwealth du meilleur premier roman, raconte les errances de différents membres d’une famille gaspésienne en Géorgie, en Louisiane, en Virginie, au Nouveau-Mexique. Il y a Jude, boxeur taciturne devenu palefrenier ; sa fille Isa, jeune veuve en quête d’âmes sœurs ; François, le self-made man insatisfait ; son fils Harvey, mystique égaré dans le désert. Tôt ou tard, chacun abandonne maison, conjoint et progéniture pour reprendre la route. L’auteur dit d’ailleurs d’un des membres de cette diaspora : « Seule l’autoroute lui était familière. » Aucun d’entre eux n’est capable de se fixer quelque part, parce qu’ils sont tous fondamentalement déracinés. Et leur nostalgie d’un Québec idéalisé, celui des grandes familles unies, les empêche de se fondre dans le melting-pot américain. Pour souligner la marginalité de ses personnages, D.Y. Béchard en a fait soit des géants, soit des petits poucets. Mais les uns comme les autres cherchent désespérément les cailloux blancs qui les aideront à retrouver le chemin vers leurs origines.

Selon la fameuse théorie de la Frontière, l’ouverture de la route vers l’Ouest aurait été à l’origine de l’« exceptionnalisme » américain — le contexte qui aurait permis l’apprentissage de la liberté, le rejet des hiérarchies et le développement des institutions démocratiques. On peut bien sûr objecter que cette route a aussi favorisé un individualisme à outrance, une mentalité de hors-la-loi et une confiance aveugle en la force des armes. C’est cet envers de la médaille qu’explore Guy Vanderhaeghe dans Comme des loups, roman pour lequel il a reçu le Prix du Gouverneur général. L’auteur saskatchewanais retrace ici, dans toute sa sauvagerie, le cheminement d’un garçon né dans un bordel de Sioux City, en Iowa, qui accompagne un voyageur anglais jusqu’au Montana. Il se joint ensuite à une bande de chasseurs de loups, lancés sur la piste des Indiens qui leur ont volé leurs chevaux. Il faut voir ces cavaliers enragés égorger un bison et se bousculer « autour des entrailles bleues et jaunes afin de s’emparer du cœur et du foie »…

Selon une logique qui rappelle étrangement celle de G.W. Bush à l’égard de l’Irak, les chasseurs se préoccupent moins de trouver les vrais coupables que de suivre la route menant aux comptoirs à whisky qui se trouvent derrière la Ligne Médecine (la frontière avec le Canada). Ils pourront ainsi faire d’une pierre deux coups : boire tout leur soûl et assouvir leur soif de vengeance en scalpant la première tribu d’innocents qu’ils croiseront. Ironie du sort, le garçon finira cascadeur à Hollywood, jouant dans ces westerns qui ont servi à réécrire l’histoire…

Malgré ces accidents de parcours, la route reste un des premiers signes de la civilisation — et c’en sera sans doute le dernier, comme le suggère Cormac McCarthy dans son 10e roman, La route, qui a valu à ce géant de la littérature américaine le prix Pulitzer l’an dernier. Après une catastrophe qui a plongé la planète dans un hiver nucléaire, un père et son fils suivent les vestiges d’asphalte qui traversent le Tennessee et les Carolines pour rejoindre l’océan. Au milieu de cette désolation où la vie végétale et animale a été réduite en cendres, ils poussent un chariot d’épicerie rouillé contenant leurs maigres possessions — sombre vision de la fin de notre société de consommation. Ils craignent de rencontrer les autres survivants, des cannibales sanguinaires qui les enfermeraient dans leurs garde-manger et les démembreraient à petit feu. Le père est déchiré : doit-il enseigner à son fils la cruauté pour assurer sa survie, ou lui transmettre ses valeurs de compassion, le condamnant ainsi à devenir une victime ? La route reste son dernier espoir. « Il faut que tu continues d’avancer », dit-il à son fils. « Tu ne sais pas ce qu’il pourrait y avoir plus loin sur la route. » Peut-être bien une voie de sortie.

Vandal Love ou Perdus en Amérique, par D.Y. Béchard, Québec Amérique, 344 p., 24,95 $.

Comme des loups, par Guy Vanderhaeghe, Albin Michel, 386 p., 29,95 $.

La route, par Cormac McCarthy, L’Olivier, 248 p., 29,95 $.

ET ENCORE…

Deni Yvan Béchard est né il y a 33 ans à Vancouver. Sa mère était une hippie américaine et son père, un braqueur de banques gaspésien qui a fait de la prison en Floride. D.Y. Béchard a passé son enfance en Colombie-Britannique, sa jeunesse en Virginie. Il vit aujourd’hui entre Montréal et Boston, où il enseigne la création littéraire. Parmi ses livres préférés : Jesus’ Son, de Denis Johnson (10/18), La foire aux serpents, de Harry Crews (Gallimard), et Méridien de sang, de Cormac McCarthy (L’Olivier).

Guy Vanderhaeghe vient d’Esterhazy, petite ville minière du sud-est de la Saskatchewan. Il a enseigné l’histoire dans un collège de Saskatoon, où il vit encore. Son roman Comme des loups a remporté le Prix du Gouverneur général. On en a tiré une minisérie, mettant en vedette Bob Hoskins et Rémy Girard, qui sera télédiffusée cette année.

Cormac McCarthy, qui est né au Tennessee et vit à El Paso, au Texas, n’a connu le succès populaire qu’à 60 ans, avec la publication de son sixième roman, De si jolis chevaux (Actes Sud). Son dixième, La route, dédié à son fils de huit ans, a reçu l’an dernier le prix Pulitzer. Il sera bientôt porté à l’écran, avec Viggo Mortensen dans le rôle du père.

CITATIONS

« L’esprit américain, c’est l’esprit de la Frontière, impétueux, pressé de se libérer des contraintes, impatient de voir ce qu’il y a derrière la prochaine colline… La destinée américaine, c’est la marche en avant. »
Guy Vanderhaeghe

« L’idée lui vint qu’il se pourrait même dans l’histoire du monde qu’il y eût plus de châtiments que de crimes, mais il n’en tirait guère de réconfort. »
Cormac McCarthy

« Il fila sur des routes étroites, traversa des vire-vaches métalliques, dépassa des grappes de roulottes et, occasionnellement, un garage avec des voitures démontées stationnées pare-chocs à pare-chocs. Il s’agissait là d’une autre terre et d’une autre réalité. Il venait de constater que dans son périple pour se rendre là, seule l’autoroute lui était familière, un peu comme une rivière dont on dépendrait pour se nourrir. »
D.Y. Béchard