Le Brault risque

En matière de culture, Montréal est comme une ville dotée d’installations olympiques à tous les coins de rue, mais où plus personne ne fait de l’exercice, s’inquiète le président de Culture Montréal, Simon Brault. Il faut, dit-il, créer des programmes pour aider de nouveaux publics à « participer ».

Photo : Stéphane Najman
Photo : Stéphane Najman

Dites les mots « art », « culture », « patrimoine » et il accourt. Toujours partant pour un comité, une commission, une conférence, ici ou à l’étranger. Directeur de l’École nationale de théâtre du Canada, président de Culture Montréal, vice-président du Conseil des arts du Canada, Simon Brault, « activiste culturel » passionnément montréalais, est un alliage de verve populaire, de finesse rhétorique et d’habileté médiatique. Il est si aimable qu’on le croirait en campagne électorale.

Fin septembre, il lançait Le facteur C : L’avenir passe par la culture (Les Éditions Voix parallèles), un essai sur la culture comme moteur de croissance économique et sociale. L’auteur connaît son livre par cœur, en cite à l’occa­sion des passages. L’actualité l’a rencontré à son bureau de l’École nationale de théâtre.

L’avenir passerait donc par la culture, si l’on en croit le sous-titre de votre ouvrage ?

– L’avenir des villes, des nations, des pays repose sur une valorisation des arts et de la culture, qui sont un facteur de formation et de définition de chaque être humain et qui lui donnent une prise sur les enjeux de civilisation à l’ère de la mondialisation.

Vous prônez la démocratisation de l’accès à la culture. N’est-ce pas aussi utopique que de réclamer la justice pour tous ?

– On ne pourra pas améliorer les systèmes de santé ou de justice, ou le secteur culturel, si on n’a pas une utopie fondatrice. Le jour où on abandonne ces idéaux-là, on devient méprisant, arrogant ou blasé, ou un fonctionnaire obtus. Il n’y a pas que le commerce dans le monde, il y a aussi des principes humanistes.

Vous incitez les gens à exprimer leur créativité. Aujourd’hui, tout le monde croit qu’il peut devenir artiste, avec une rage d’être reconnu le plus vite possible.

– Tout le monde ne veut pas être artiste. Il suffit d’examiner la condition des artistes professionnels pour s’en convaincre : au Québec, il n’y aurait que 20 % d’entre eux qui gagnent plus de 50 000 dollars par année.

Mais chaque personne aura un rapport plus satisfaisant avec la culture si elle a pris l’habitude d’entretenir un talent particulier. Les gens qui chantent dans une chorale n’envisagent pas d’en faire une carrière, mais leur engagement envers l’art est concret et profond, et il les dispose à aller voir et entendre des artistes professionnels. Il est démontré que la fréquentation culturelle entraîne une plus grande fréquentation culturelle, même dans des couloirs plus étroits que la moyenne, comme la danse et l’art contemporain.

À Montréal, l’offre culturelle, trop abondante, ne peut-elle pas décourager le spectateur le mieux intentionné ?

– L’offre est démesurée par rapport à la taille et à la richesse de la ville. Mais on doit maintenir cette offre – qui propose qualité et variété -, car elle constitue le meilleur rempart contre l’impérialisme américain. Par contre, si on ne commence pas à instaurer des programmes énergiques pour favoriser la participation culturelle, il est clair que le système va imploser d’ici 10 à 12 ans. C’est comme si on était une ville avec des installations olympiques à tous les coins de rue, mais que plus personne ne faisait de l’exercice.

Quand vous parlez de programmes pour favoriser la participation culturelle, à quoi pensez-vous ?

– À réinvestir dans les loisirs culturels en mettant l’accent sur la pratique active des disciplines artistiques, à augmenter la part accordée aux arts au primaire et au secondaire, à inciter les municipalités du Québec à se doter de programmes d’art public, à valoriser la profession de médiateurs culturels et, surtout, à aider les organismes culturels à embaucher du personnel compétent pour aller intéresser des gens qui font aujourd’hui partie des non-publics. Déjà, on voit quelques commanditaires privés subventionner l’achat de billets destinés à des populations moins favorisées ; c’est un début.

On ne pourra pas continuer à préparer un buffet somptueux, payé en partie par les impôts des contribuables, si les jeunes, les immigrés, les personnes en difficulté sociale ne veulent pas, ou ne peuvent pas faute de moyens, s’approcher de la table. À l’instar du milieu de la santé, qui ne peut pas se contenter de soigner sans faire de prévention, les artistes ne peuvent pas attendre dans un théâtre que les spectateurs viennent. Il faut aller à leur rencontre. D’où l’importance de l’éducation et de la familiarisation aux arts durant l’enfance, ainsi que d’initiatives comme les Journées de la culture, qui permettent au public d’avoir un rapport direct avec des artistes professionnels, de comprendre le processus de création et, qui sait, d’attra­per le virus d’une activité artistique quelconque.

Dans votre livre, vous faites de l’économie et de la culture un « couple moderne ».

– La façon d’assurer la meilleure entente entre les deux, comme dans n’importe quel couple, c’est de ne pas asservir l’un à l’autre. L’économie, c’est la science qui consiste à répartir les ressources au profit de tous. La culture, c’est la même chose. Sauf que les gens de la culture ont longtemps pensé qu’ils travaillaient pour l’élite et ceux de l’économie pour les riches.

Vous, vous travaillez pour que Montréal puisse assumer son destin de métropole culturelle.

– J’en ai assez de lire que Montréal est la dernière des 26 grandes villes nord-américaines en ce qui concerne la performance économique. Les résultats de ce palmarès conditionnent le discours défaitiste sur Montréal. Moi, je riposte : est-on vraiment désireux de ressembler aux 25 villes qui nous précèdent dans le classement ?

Si Montréal veut se développer et rayonner sur le continent et dans le monde, elle doit inventer son propre modèle, qui ne soit calqué sur aucun autre, mais qui soit le reflet de ce que sont profondément les Montréalais. Je trouve les affrontements entre Montréal et Québec, à propos des festivals, entre autres, d’un ridicule consommé. Ce sont deux villes totalement dissemblables sur les plans de la démographie, de l’héritage, de l’histoire industrielle, etc. Montréal est beaucoup plus proche de New York et de Toronto.

Toronto ne revendique-t-elle pas le titre de métropole culturelle du Canada ?

– Pas de doute là-dessus. Mais Toronto a plus à apprendre de Montréal que le contraire. La preuve : quand on regarde les programmes du festival des arts et de la créativité Luminato ou de la Foire internationale d’art contemporain, on constate qu’ils puisent abondamment dans le réservoir des artistes montréalais. Toronto sait qu’en création contemporaine Montréal sera toujours plus forte, parce qu’elle a un irrépressible besoin de s’affirmer et d’être présente au monde d’une façon différente. L’oppression qu’on peut ressentir à cause des difficultés économiques, de la marginalisation politique ou parce qu’on parle une langue différente et minoritaire constitue un puissant ressort pour la création artistique. Ici, l’expression culturelle est une condition d’existence et de survie.

Quels sont les attributs de Montréal comme métropole culturelle ?

– Une concentration de créateurs et d’artistes, la vitalité exceptionnelle de l’underground, de nombreuses infrastructures – Lisbonne, par exemple, ne compte que quatre musées ; Montréal, plus d’une trentaine. Il y a aussi une profusion de médias, relais essentiel dans l’influence culturelle d’une ville, une population dense et diversifiée, une ouverture sur le monde.

Ne manque-t-il pas à la ville un argument de taille : le siège du gouvernement ?

– Montréal est mal aimée des Montréalais, des élus québécois et fédéraux. Et c’est tant mieux, car l’adversité est un moteur extraordinaire. Quand on a tout cuit dans le bec, ou qu’on est approuvé dès le départ, on est moins créatif.

En bon leader créatif, vous savez mettre les gens d’affaires dans votre manche.

– Le financement public ne constitue qu’une des sources de revenu du secteur culturel. L’apport du privé est nécessaire. Les gens d’affaires, qui en ont marre de la complainte « Ah, que ça va donc mal à Montréal », souscrivent de plus en plus à l’idée que notre politique culturelle doit être offensive pour qu’elle puisse positionner Montréal sur la scène internationale.

Une bataille se profile à l’horizon. Les gouvernements sont en train de transformer la crise financière bancaire américaine en une crise des finances publiques. Quand une telle crise survient, la première chose qui écope, ce sont les budgets de la culture et de l’éducation. C’est vers cela qu’on se dirige d’ici un an, j’en suis certain. Il faudra être vigilant et se rappeler qu’une ville doit une grande partie de sa renommée et de sa qualité de vie aux artistes et à leurs organismes.

Culture Montréal, que vous présidez, assure en quelque sorte la vigie.

– Le sort des arts et de la culture ne doit dépendre ni des forces du marché ni exclusivement des élus au pouvoir, car on ne peut pas imaginer l’avenir d’une ville sur des cycles de quatre ans. Il n’existe dans le monde entier – et je le dis sans vantardise – aucune structure comme Culture Montréal. Le rôle de cet organisme non partisan consiste à veiller à ce que, sans jamais l’instrumentaliser, la culture soit prise en compte dans tous les aspects du développement de la ville, qu’il s’agisse de l’aménagement d’une place publique ou de la lutte contre le décrochage scolaire.

Le Quartier des spectacles et la Place des festivals sont les premiers résultats concrets des mesures prises lors du Rendez-vous novembre 2007 – Montréal, métropole culturelle. Quoi d’autre dans la mire ?

– La Cité des arts du cirque, l’amélioration du réseau des bibliothèques et des maisons de la culture, l’augmentation notable du mandat et du budget du Conseil des arts de Montréal. L’ensemble des mesures et des projets ont été regroupés dans un plan d’action de 10 ans, soit jusqu’en 2017, année où Montréal aura 375 ans et le Canada, 150. Comment mobiliser les gens autour de ces anniversaires ? Voilà un défi excitant.

Vous terminez votre essai par cette phrase : « La culture n’est digne de ce nom que dans la mesure où elle l’est pour tous les hommes. » Un petit relent de votre passé marxiste ?

– Cette assertion stimule ma fibre gauchiste, c’est sûr. L’humanisme est un fondement de ma vision du monde et du rôle de la culture. Pour moi, les alliances culture-démocratie, culture-liberté, culture-paix sont capitales.

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SIMON BRAULT EN DATES

1955 – Naissance à Montréal.

1997 – Nommé directeur général de l’École nationale de théâtre du Canada, où il travaille depuis 1981.

1997 – Instigateur des Journées de la culture.

2002 – Président de Culture Montréal, dont il est l’un des membres fondateurs.

2004 – Vice-président du conseil d’administration du Conseil des arts du Canada ; mandat récemment renouvelé pour cinq ans.

2005 – Officier de l’Ordre du Canada.

2007 – Président du comité de pilotage qui a
organisé le Rendez-vous novembre 2007 –
Montréal, métropole culturelle.

2008 – Nommé fellow des CGA (Association des comptables généraux accrédités du Canada).

2009 – Prix Keith Kelly pour le leadership culturel, décerné par la Conférence canadienne des arts.

  • Marié à Louise Sicuro, PDG et fondatrice des Journées de la culture ; deux enfants.
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